À la source

Publié le 29 Août 2013

Des regards. Des regards qui se faisaient face. Des regards qui se jaugeaient. Des regards qui s'affrontaient. Trois contre quatre. Vert, rouge et blanc d'un côté, noisettes, noir et bleu de l'autre. Pupilles verticales et pupilles rondes.

Trois elfes et quatre nains étaient réunis sur une petite île au milieu d'une rivière tumultueuse descendant des montagnes. Leurs compagnons, armés, étaient restés sur la rive tandis qu'ils devaient mener des négociations primordiales. L'atmosphère était tendue sur la petite île et elfes et nains s'étaient installés chacun à une extrémité de ce qui n'était qu'un gros rocher envahi par les herbes hautes et quelques arbres que les premiers vents d'automne dénudaient déjà. Ils étaient maintenant assis face à face, les elfes assis par terre en tailleur, les nains sur des pliants de métal et de cuir. Ils avaient tous laissé leurs armes sur la rive, ce qui était une sage décision au vu de la tension existante entre eux.

L'un des nains prit la parole, s'attirant des regards mauvais quand bien même son intervention soulageait tout le monde.

_ Je pense qu'il est temps que nous commencions. Nous connaissons tous l'importance de notre réunion et j'espère que nous parviendrons à un accord.

Quelques reniflements méprisants accueillirent cette déclaration et le silence s'installa de nouveau. Un elfe le rompit.

_ Nous espérons également que nous ramèneront la paix entre nos deux communautés. Mais, en plus de régler le destin de l'eau de la source, il va falloir établir des compensations pour nos morts.

Cette remarque ulcéra l'un des nains.

_ Vous aussi avez tué des nôtres, et vous avez fait des blessés graves ! Vous nous devez réparation !

Le sujet des blessés était très sensible pour les nains car ceux d'entre eux incapables de travailler dans les mines devenaient des esclaves publics, une honte qui rejaillissait sur toute leur famille.

Le chef des nains ramena le calme parmi les siens et les négociations purent reprendre.

_ Nous sommes donc réunis afin de parvenir à un accord concernant les eaux de la source du Klezad.

_ La source du Feyo'etlossu, rectifia l'un des elfes.

_ Excusez-moi, du Feyo'etlossu, donc. Nos deux communautés ont besoin de cette eau et il nous faut trouver comment la partager.

L'elfe le plus impulsif répondit avec chaleur.

_ Il n'y a absolument rien à partager ! Nous vivons le long de ce torrent depuis des années et vous venez soudain cous installer sous la montagne et détourner la source pour votre usage exclusif. Vous allez quitter vos grottes et nous laisser notre eau !

Deux des nains jaillirent de leur pliant, prêts à en venir aux mains avec l'elfe qui avait ainsi parlé, mais leur chef leur intima l'ordre de se rasseoir. Dans le même temps, le chef des elfes rappelait les siens à la raison, puis prit la parole.

_ Avant d'en venir à de telles extrémités, j'aimerais savoir pour quelle raison vous avez détourné l'eau de la source ?

_ Comme tous les êtres vivants, nous avons besoin d'eau pour vivre, pour boire, faire à manger, nous laver. De plus, il nous faut beaucoup d'eau pour nos activités. Nous avons donc creusé des réservoirs afin d'avoir constamment des quantités suffisantes d'eau à notre disposition.

_ Et peu importe que d'autres que vous aient également besoin de cette eau pour vivre !

Cette nouvelle interruption fut une fois de plus accueillie par des regards assassins et des poings serrés de part et d'autre.

_ La manière était inappropriée, mais la remarque est pertinente. Vous avez agi comme si l'eau de la source vous appartenait entièrement alors qu'elle est là pour tous deux qui ont besoin d'elle pour survivre. Nous devons partager l'eau comme nous partageons l'air que nous respirons. Que comptez-vous faire pour que l'eau de la source coule de nouveau et fasse vivre cette partie de la montagne ?

_ Lorsque nous nous sommes installés en ces lieux, nous ignorions que vous y viviez également, et c'est pourquoi nous avons détourné l'eau sans nous préoccuper de rien.

_ Mais même maintenant que vous avez connaissance de notre présence ici, vous continuez de la détourner, murmura l'un des elfes.

Aucun nain ne l'entendit et leur chef continuait d'exposer leur position.

_ Toutefois, nous avons depuis décidé que dès que nos réservoirs seraient remplis nous laisserions l'eau couler de nouveau jusqu'à la source.

L'elfe qui menait les négociations restait sceptique.

_ Je crains que cette solution ne soit pas satisfaisante, malheureusement. Car combien de temps vous faut-il encore pour que vos réservoirs soient pleins ? Combien de temps allez-vous encore nous priver d'eau ? Et que ferez-vous quand vos réservoirs seront vides ? Non, vous le voyez bien, votre solution n'est pas viable, pour aucun de nous.

L'un des nains explosa.

_ Mais vous nous les brisez marteau ! Votre sale race ne construit rien, vous vivez dans des cabanes de branches. Si vous n'avez plus d'eau ici, vous n'avez qu'à aller en chercher ailleurs. Mais nous n'abandonneront pas ce qui nous a déjà demandé tant d'efforts.

_ Et puis ce serait une insulte envers nos morts et nos blessés de partager l'eau avec vous. Vous avez agi comme des lâches en les attaquants alors qu'ils sortaient chasser et couper du bois. Vous êtes de la vermine, tout ce que vous méritez c'est qu'on vous écrase sous le talon.

_ C'est toi que je vais écraser, abcès souterrain !

Joignant le geste à la parole, l'elfe qui venait de parler se jeta sur le nain, visant les yeux. Les deux hommes roulèrent sur le sol, mêlée de bras et de jambes, barbe et cheveux en broussaille, concert de grognements et de cris.

Les deux autres elfes et un nain se précipitèrent vers eux pour tenter de les séparer afin d'éviter qu'il n'y ait de nouveaux blessés. Alors qu'ils étaient penchés ainsi sur les deux adversaires, de puissantes racines jaillirent du sol tout autour d'eux et les fouettèrent. Certaines s'enroulèrent autour des membres des elfes, les entravèrent. Ceux-ci hurlèrent à la trahison, la présence d'un maître des pierres aux négociations n'ayant jamais été évoquée. L'un d'entre eux tendit la main vers le nain et prononça quelques mots en elfique. Le maître des pierres porta les mains à sa gorge, le souffle rauque, la respiration hachée.

L'affrontement devenait de plus en plus en confus. Un nain chercha à assommer le magicien elfe mais un autre elfe s'interposa et le frappa à la gorge. Les deux premiers combattants étaient toujours au sol, empêtrés dans les racines que le maître des pierres ne contrôlait plus. Le dernier nain parvint à déconcentrer le magicien et le maître des pierres put de nouveau respirer. L'elfe, à genoux au milieu de la mêlée, tentait de brûler les yeux d'un nain qui le tenait par les cheveux et lui assénait des coups de poing sur le visage.

Aucune arme, ils se battaient tous avec leurs poings, leurs pieds ou la magie.

Il devenait difficile de savoir qui frappait qui, qui prenait le dessus, et les racines fouettaient toujours l'air et les corps, rajoutant à la confusion ambiante. Sang, sueur, salive, boue, feuilles mortes. L'aveuglement du combat, la douleur des muscles. Un elfe parvint à arracher une racine pour s'en servir comme d'une massue sans savoir qui il atteignait. Le magicien était parvenu à poser ses mains sur le visage d'un nain ; sa victime hurlait alors que la chair de son visage se décomposait. Le maître des pierres perdit pied et s'étala par terre. Un elfe le menaça et le nain cria un mot de pouvoir. La terre trembla, gronda, un nuage de poussière et de boue s'éleva, les entoura tous, et tout devint noir.

Sur la rive, alors que le soleil commençait à décliner derrière la montagne, les membres des escortes des négociateurs se regardaient en chien de faïence. Ils avaient entendu des cris et des bruits suspects en provenance de l'île, puis le silence, à peine rompu par les chants d'oiseaux dans les arbres. Aucune d'entre eux n'avait bougé, n'avait voulu rompre l'isolement des négociateurs, prendre le risque d'une altercation physique. Mais ce silence était bien plus inquiétant que les cris, et elfes et nains finirent par se mettre d'accord. Un elfe tira une flèche à laquelle il avait attaché une corde dans le tronc d'un arbre sur l'île et attacha l'autre bout de la corde autour d'un arbre sur la rive, de façon à ce qu'ils puissent tous traverser la rivière.

Un lourd silence enveloppait l'île comme un linceul, un linceul de poussière, de boue et d'échardes de bois. Au milieu de cette dévastation, à moitié ensevelis, elfes et nains pouvaient distinguer sept corps ensanglantés et mutilés. La scène était digne des pires cauchemars et l'un des elfes s'éloigna pour aller vomir. Ils avaient du mal à se regarder car ils savaient qu'il n'était plus question de négociations, quoi qu'il se fût passé sur l'île, et que l'autre pouvait les attaquer à tout moment.

Un nain prit finalement la parole.

_ Comment allons-nous quitter cet endroit ?

_ Récupérons nos morts et rejoignons chacun une rive opposée. La guerre, ce sera pour plus tard.

Mais elle arriverait toujours bien trop tôt.

Rédigé par Opale Ay'ny

Publié dans #Elfes, #Nains

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article