Dentelles et piolets

Publié le 15 Octobre 2013

_ Sais-tu où est ma fille ?

Klatès baissa la tête, tordant nerveusement sa jupe entre ses doigts.

_ Eh bien ! parle.

_ Non, noble dame. Quand je suis allée dans ses appartements pour dire que les vêtements commandés étaient livrés, elle n'était pas là.

La margravine soupira.

_ Cette tête de fer est vraiment invivable.

Elle sembla se souvenir de la présence de la servante.

_ Je désire la voir. Trouve-la et dis-lui de venir me voir. Et que c'est un ordre !

La jeune ne se le fit pas dire deux fois. Elle fit une révérence que dame Pirta ne vit pas car celle-ci s'était tournée vers son miroir et ses produits de beauté puis sortit de la chambre. Elle s'arrêta dans le couloir, réfléchissant quelques instants à l'endroit le plus probable où elle pourrait trouver la jeune dame. En se fiant à l'heure qu'il était, Klatès pensa qu'elle la trouverait sur le terrain d'entraînement du palais. Elle n'aimait pas s'y rendre ; c'était l'univers des hommes, du cuir et du métal, de la sueur et de la poussière. Elle était faite pour l'intérieur, pour travailler dans les foyer, dans une atmosphère feutrée et délicate. Les cris et les colères de la margravine lui revinrent à l'esprit, l'obligeant à nuancer ses pensées ; la margravine pouvait être aussi dangereuse un peigne à la main qu'un nain brandissant une hache. Et dans la situation présente, elle préférait encore pénétrer dans le monde masculin du terrain d'entraînement que d'affronter le regard de la margravine lui demandant, encore une fois, où se trouvait sa fille. Elle respira profondément, remonta ses jupes, et, poussée par le regard imaginaire de la margravine dans son dos, partit rapidement à la recherche de la jeune dame.

Comme à chaque fois qu'elle s'entraînait, Sendi était au milieu d'un large cercle totalement vide. Elle avait beau venir sur le terrain depuis des années, les nains membres de la garde du palais n'étaient pas à l'aise en sa présence. Après tout, un nain harnaché de cuir mais sans la moindre trace de barbe, ni même une ombre de moustache, ça n'était pas naturel. Elle s'acharnait donc seule sur des mannequins ou des cibles, concentrée, hargneuse.

_ Qu'est-ce que tu fais encore ici ? Tu sais bien que je ne veux plus t'y voir.

La voix semblait désabusée.

Sendi se retourna, la hache levée. Elle l'abaissa et s'appuya sur le manche jaugeant son père.

_ Je ne vois pas ce que je pourrais faire d'autre. Surtout que vous ne voulez toujours pas que je descende à la mine.

_ Ah non ! Tu ne vas pas revenir sur le sujet. On en a déjà parlé, à plusieurs reprises, et tu sais parfaitement que c'est hors de question. Je suis déjà bien gentil de t'autoriser l'accès au terrain d'entraînement alors que ce n'est pas ta place.

_ C'est bien vous qui m'avez offert ma première hache à cinq ans, pourtant.

Le margrave parut soudain gêné.

_ Tu étais une enfant à l'époque, ça n'avait pas tant d'importance. Mais tu vas te marier, tu ne peux plus te comporter comme un nain.

Sendi renifla avec mépris.

_ Vous aviez dit que vous me légueriez la mine.

_ C'est ce que je voulais, mais ce ne serait pas viable. Une naine ne peut diriger une mine, c'est impossible, et tu le sais.

_ Non, je ne le sais pas. Je n'ai jamais dirigé la mine, et tant que je n'aurais pas essayer je ne pourrais pas le savoir.

_ La question ne se pose de toute façon pas. La décision a été prise, tu n'as d'autre choix que de t'y plier.

_ Ce n'est pas parce que vous avez décidé ce mariage que je suis obligée de l'accepter. Si je ne donne pas mon accord devant le Maître des pierres, ça ne se fera pas.

La barbe du margrave frémit de colère.

_ Tu es ma fille, tu obéiras !

_ Ah bon ? Je croyais que j'étais le fils que vous n'avez jamais eu. Après tout, c'est bien pour ça que vous m'avez offert des armes et m'avez autorisée à m'habiller comme un nain. Je ne suis votre fille que lorsque cela vous arrange.

Dans le silence du terrain d'entraînement, l'écho de la gifle résonna et tous les regards se détournèrent du père et de la fille.

_ Je ne veux plus entendre un mot sur le sujet. Tu vas rentrer dans le palais et tu n'en sortiras que pour accueillir ton futur époux.

Le margrave s'éloigna et s'adressa à un des lieutenants de sa garde. Des ordres furent transmis et Sendi vit deux soldats sortir du rang et se diriger vers elle. Ses jointures blanchirent sur le manche de sa hache, mais elle finit par le relâcher. La leur abattre sur le crâne n'améliorerait pas le rendement de la mine.

Presque au même moment, Klatès surgit en trottinant, les jupes à moitié relevées, sur le terrain d'entraînement. Sendi leva les yeux au ciel, ou plus exactement au plafond de la caverne, car l'arrivée de la servante était synonyme d'ennuis supplémentaires en perspective. Sa poitrine se soulevant rapidement alors qu'elle essayait de reprendre son souffle, la servante fit une révérence.

_ Jeune dame, votre mère désire vous voir immédiatement.

Sendi tourna la tête et regarda les deux soldats qui l'encadraient.

_ Dans les ordres qu'on vous a donnés, il n'y en a pas un qui stipule que je dois aller directement dans mes appartements et ne plus en sortir ?

Aucune réponse.

Sendi soupira.

_ Non, bien sûr que non, ç'aurait été trop beau.

Sendi ne se sentait pas à sa place dans les appartements de sa mère. D'aussi loin qu'elle s'en souvenait, elle ne s'y était jamais sentie à son aise. Ce n'était pas vraiment la faute de sa mère, mais elles ne voyaient pas le monde de la même façon. Ses appartements étaient un concentré de féminité, une bulle de douceur et de sucre dans l'univers rugueux de la mine, la quintessence de tout ce que Sendi abhorrait. Elle n'était pas une partisane acharnée des démonstrations viriles, mais elle préférait une décoration de peaux de bêtes, de trophées, d'armes et de pierres rares à une décoration de tentures, de peintures d'un goût parfois douteux et de bibelot. Et puis il y avait les odeurs. Elle aimait celles du cuir, de la graisse, du bois et du métal, tandis que les parfums capiteux et les produits de beauté lui portaient sur le cœur. Et puis il y avait les servantes qui grouillaient, les chuchotements, les rires... Tout cela lui donnait envie de fuir très vite et très loin.

_ Ah ! te voilà. Figure-toi que je suis invitée, je ne peux pas attendre toute la journée que tu daignes sortir de ton trou ou de tout autre endroit immonde où tu vas te réfugier pour jouer au nain.

En réalité, la margravine n'était jamais invitée nulle part, elle s'invitait toute seule, et personne n'osait le lui faire remarquer.

_ Les vêtements commandés auprès des couturières pour ton mariage sont arrivés, enfin ! et il faut que tu les essaies pour faire les dernières retouches. Tu ne le mettras déjà pas vraiment en valeur, mais autant éviter que tu ressembles à un sac pendant les cérémonies.

Dame Pirta frappa dans ses mains.

_ Vous deux, apportez les malles qui sont dans mon boudoir.

_ Je ne les essaierai pas. De toute façon, je ne vais pas me marier.

Sa mère scruta le visage de Sendi de son regard froid et suspicieux.

_ Ah oui ? Et qu'est-ce que tu vas faire si tu ne te maries pas ? Continuer de jouer au nain, mais un nain atrophié, qui n'est jamais descendu à la mine, qui ne fait que parader et qui ne s'est jamais vraiment battu une seule fois de sa vie. Tu n'as pas plus de plomb dans la cervelle qu'une gargouille. Les nains ne t'accepteront jamais parmi eux. Tu peux te déguiser autant que tu veux, tu ne pourras jamais les abuser, et ils te regarderont toujours comme une hache tordue, inutilisable et inutile. Au mieux, tu t'attireras leur pitié. C'est ça que tu veux ? Je ne pense pas, tu es bien trop fière pour accepter leur pitié. Mets-toi une bonne fois pour toute dans le crâne que tu es une naine. Ta place est dans les palais, à profiter des douceurs de l'existence, au milieu du luxe et de l'opulence. Le reste, le travail, la sueur, la douleur, c'est pour les nains. Ce n'est pas pour toi.

Sendi rejeta la tête en arrière, son regard jetant des éclairs.

_ Et que ferez-vous si je refuse ?

_ Ce que je ferai ? ricana dame Pirta. Une bonne épouse doit donner des enfants à son maître, et plus elle est prolifique, mieux c'est. Ce ne serait pas difficile de te droguer et ensuite de faire en sorte que tu sois enceinte le plus souvent possible. Et si tu t'entêtes, le veuvage est malheureusement un état assez courant.

_ Vous n'oseriez pas ! Père ne vous laisserait pas faire.

_ Parce que tu crois vraiment qu'il aurait son mot à dire ? Que tu le veuilles ou non, ton mariage est déjà scellé, tu ne peux pas revenir dessus, seule ta mort ou celle de ton promis pourrait l'annuler. Dès qu'il sera prononcé, tu appartiendras à ton époux, ton père n'aura plus son mot à dire te concernant. Et il sera hors de question de le détourner de ses devoirs avec des détails insignifiants.

L'horreur de ce qu'elle venait d'entendre et sa surprise à l'idée qu'une telle noirceur pouvait existait rendaient Sendi muette.

_ Mais si tu reviens à la raison, que tu te conduis comme une naine et non pas comme un faux nain, alors je veillerai sur toi et ta vie d'épouse sera facile.

La margravine se leva de son ottomane et s'approcha de sa fille. Elle caressa sa joue d'une main douce.

_ Tu verras, tu y prendras vite goût et te demanderas comment tu apprécias jamais ces élucubrations.

Sendi se rebella à ce contact. elle éloigna la main de sa mère de son visage et recula d'un pas, ses bottes ferrées claquant sur le sol de marbre.

_ Soit je me soumets, soit je meurs, c'est bien l'alternative que vous me laisser ? cracha-t-elle.

_ C'est notre lot à toutes, ma chère enfant. Il vaut mieux vivre, et ce que tu appelles soumission offre des plaisirs et des facilités qui compensent tout ce que notre situation pourrait avoir de désagréable.

_ Le travail à la mine et les manœuvres de la garde, ce sont les seules choses qui pourraient m'apporter du plaisir.

_ Dans ce cas tu seras malheureuse toute ta vie. Et l'on se lasse rapidement d'être malheureux. Maintenant, tu vas m'enlever ces oripeaux et essayer tes robes.

Sous le regard implacable de la margravine, Sendi obéit et enleva ses vêtements masculins, sous l'œil intrigué des servantes de sa mère, curieuses de savoir si elle était constituée comme toutes les naines.

Sendi n'avait pratiquement pas dormi de la nuit, les pensées s'étaient bousculées sous son crâne, et elle ne savait plus vraiment que penser à son réveil. Les essayages et retouches auxquels sa mère l'avait soumise la veille s'étaient déroulés comme dans un rêve, elle avait été incapable de réagir et s'était laissée guider par les ordres secs de la margravine. Elle n'avait pas été seule jusqu'au moment d'aller se coucher, et le sommeil l'avait surprise alors qu'elle réfléchissait à ce qu'on lui avait dit au cours de la journée.

Jusqu'à ce moment, jusqu'à ce jour où elle devait rencontrer son futur époux, l'idée de son mariage n'était pas réelle pour elle, et elle ne s'était jamais doutée de tous les sacrifices qu'on exigerait d'elle. À ses yeux, la grande majorité des naines étaient des idiotes écervelées qui se complaisaient dans leur médiocrité et leur insignifiance. Elle n'était pas de la même trempe, elle voulait vivre, pleinement, connaître les mêmes joies que les autres nains et faire partie de la vie de la mine. Bien sûr, les nains acceptaient difficilement sa présence, et personne ne l'avait encore laissée descendre dans les galeries, mais elle pensait que dès que son père lui aurait confié la gestion de la mine, ces problèmes seraient balayés par la réalité. Mais c'était elle qui était balayée par les faits. Jamais elle n'aurait imaginé que les naines pouvaient être obligées de se conduire comme des créatures incapables de la moindre réflexion, et encore moins qu'on lui affirmerait un jour qu'elle n'avait d'autre choix que d'agir de la même façon. Une telle idée l'horrifiait, mais lui ouvrait également un monde totalement inconnu. Elle refusait toujours de se soumettre docilement à l'avenir qu'on lui réservait, mais elle ne savait comment se battre pour s'en libérer. Elle n'avait jamais dû affronter de problème de cet envergure ; son père lui avait presque toujours tout passé, et sa mère ne s'était pas beaucoup inquiétée de son sort. Elle se retrouvait désemparée, dépourvue des armes qui lui permettraient d'affronter la situation, tétanisée.

La porte de sa chambre s'ouvrit et deux servantes entrèrent, l'une d'elles portant le plateau de son déjeuner. Les deux naines babillaient, apparemment très excitées, et Sendi mit quelques instants à comprendre qu'elles parlaient de l'arrivée de son futur époux. Tout allait si vite. Elle sortit de son lit et vit la robe qui l'attendait sur un mannequin, dégoulinante de dentelle et de plumes, qu'elle porterait dans quelques heures pour accueillir son promis. Elle n'avait que quelques heures pour trouver une échappatoire.

Toute la mine ou presque était réunie sur les marches de l'entrée principale, sous un doux soleil qui brillait au zénith. L'attente ne serait plus très longue, un membre du cortège du futur époux de Sendi était arrivé quelques minutes plus tôt pour annoncer son approche.

La jeune naine fixait le ciel et les quelques nuages qui filaient à vive allure, engoncée dans sa robe. Elle avait du mal à respirer et ne se sentait pas libre de ses mouvements. Ce qui la dérangeait le plus étaient les jupons et les jupes qui se prenaient dans ses jambes et entravaient ses déplacements. Et le poids du pourpoint de cuir ou de la cotte de maille sur ses épaules était plus plaisant que le poids des épaisseurs de toile et de tissu de sa tenue. C'était la première fois qu'elle portait une robe, et elle ne la supportait déjà plus. Si elle devait effectivement se plier aux contraintes de son sexe, elle s'arrangerait pour apparaître en public le moins souvent possible, afin d'échapper à ce carcan vestimentaire.

Le son des trompettes du cortège interrompirent les réflexions de Sendi et ses yeux quittèrent le spectacle du ciel pour se poser sur celui des nains. L'or rutilait au soleil, ses rayons roulaient sur le cuir, les barbes et les chevelures étaient parfaitement coiffées, les poneys piaffaient et hennissaient. Mais tout ça n'était rien au regard du nain au centre du cortège, son futur époux. Elle comprenait soudain pourquoi il n'avait pas envoyé de statue de lui, contrairement à la tradition, alors qu'elle-même s'était pliée aux séances de pose. Son futur époux, ce n'était pas un nain, ou alors c'était un géant.

Le cortège s'immobilisa et le promis de Sendi démonta. Il grimpa lestement les marches et s'inclina devant le père de Sedni, puis devant sa promise. Celle-ci resta interdite, puis des mots sortirent de sa bouche avant qu'elle ne puisse les retenir.

_ Mais... Vous êtes un humain !

_ Je salue votre sens de l'observation, jeune dame. Effectivement, je suis né parmi les humains, mais j'ai été adopté par le margrave de la mine de Mertik, et je suis désormais aussi nain que vous-même.

_ Quand avez-vous été adopté ?

_ Cela fera un an au prochain solstice.

Sendi sourit légèrement à son futur époux. Ce n'était pas un nain, et avec un peu de chance il n'avait pas encore été contaminé par la répulsion des nains à l'égard des naines voulant s'habiller et se comporter comme eux. Si c'était le cas, elle pourrait peut être continuer de vivre comme elle l'avait toujours fait, et montrer à ses parents qu'une naine pouvait se comporter comme un nain et diriger une mine.

Elle posa sa main sur l'avant-bras de l'humain.

_ J'ai hâte que notre union soit conclue, monseigneur.

Et elle se tourna, l'entraînant doucement avec elle à l'intérieur de la mine.

Rédigé par Opale Ay'ny

Publié dans #Nains

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Commenter cet article

Ysma 04/12/2013 22:51

"Mais tu vas te marier, tu ne peux plus te comporter comme un nain." = Epic sentence ! :D
Je m'en doutais qu'elle finirait par se retrouver chanceuse, au final :p