La voix des victimes

Publié le 26 Novembre 2013

_ Alors, qu’est-ce qu’on a aujourd’hui ?

Le secrétaire toussa pour s’éclaircir la voix.

_ Vous recevez la guilde des bouchers qui vous présentera son nouveau règlement concernant le traitement et l’utilisation des parties non-comestibles.

_ Encore des problèmes en perspectives avec la guilde des tanneurs et des artisans du cuir.

Le secrétaire ne releva pas le commentaire.

_ Ensuite, monseigneur, vous accordez une audience à une délégation des prêtresses de Beltis.

La Voix du Roy se tut un instant.

_ Qu’est-ce qui leur arrive ? On a pourtant participé à toutes les fêtes prescrites. Ou bien c’est encore un problème de préséance ?

_ Je ne suis pas certain, monseigneur. Leur requête était pour le moins liminaire.

_ N’est-ce pourtant pas votre rôle que de préparer les audiences et de connaître les requêtes afin que je n’arrive pas les mains vides ?

Le secrétaire redressa la tête, prêt à affronter la colère de la Voix du Roy, situation périlleuse, surtout lorsque ce dernier nourrissait ses mâtins.

_ Si fait, mais puis-je vous rappeler le caractère peu coopératif de dame Salichi et sa répugnance à donner des informations.

Il attendit, tendu, sachant qu’il venait de prendre un risque en se montrant aussi impertinent.

_ Eh bien ! tirez-lui les vers du nez !

Heureusement, l’énervement du seigneur Garlis n’était pas dirigé contre lui. Le gouverneur de la cité lança un dernier morceau de viande crue à ses chiens puis s’installa à son bureau.

_ Alors, que savez-vous des intentions de la guilde des bouchers ?

La discussion avec la guilde des bouchers avait été âpre et la Voix du Roy aurait bien eu besoin de se détendre avec une bouteille de vin à portée de main et deux jeunes personnes à ses côtés. Mais les prêtresses n’apprécieraient que moyennement. Quoi que, les recevoir en telle compagnie les déstabiliserait probablement et lui donnerait un avantage pour la négociation à venir ; même s’il ignorait toujours la raison de leur venue. Mais il n’allait tout de même pas s’affamer pour leurs beaux yeux. Il sonna et ordonna à un serviteur de lui apporter un plateau de viandes en sauces. Il savait parfaitement que son secrétaire désapprouvait mais n’osait le dire ; à force de provocations de cette sorte, il parviendrait peut être à le faire sortir de ses gonds.

On gratta à la porte et le secrétaire alla voir ce dont il retournait.

_ La délégation des prêtresses de Beltis attend d’être reçue, monseigneur.

La Voix du Roy lui fit signe de les faire entrer.

Les prêtresses entrèrent, trois silhouettes enveloppées dans leurs voiles noirs, les symboles vert tendre de Beltis tranchant sur le reste de leur tenue. Dame Salichi s’avançait entre ses deux suivantes, ridée, la mâchoire carrée, prête au combat.

Sans se lever de son fauteuil, la Voix du Roy désigna des fauteuils en face de lui d’un large geste de la main.

_ Votre Sainteté, je vous prie de bien vouloir vous asseoir.

Les deux suivantes n’existaient pas, pas plus que le secrétaire.

_ Je vous remercie de me recevoir si promptement.

_ Mais c’est tout naturel. C’est toujours un plaisir que de pouvoir m’entretenir avec vous et recevoir vos précieux conseils.

Dame Salichi acquiesça, satisfaite de cette marque de respect.

_ Malheureusement le sujet qui me pousse à vous déranger alors que je sais que vous êtes très occupé n’est pas des plus plaisants.

Enfin, cette vieille bique en venait à ce qui l’amenait.

_ Pour voter Sainteté, j’ai tout mon temps.

La porte de service s’ouvrit sur un long silence de tombeau, et un serviteur déposa le plateau devant la Voix du Roy sous le regard outragé de dame Salichi. Il s’en repartit par le même chemin.

_ Que puis-je donc faire pour vous être agréable ?

La vielle prêtresse retrouva alors l’usage de la parole, dissimulant tant bien que mal son indignation.

_ D’ordinaire, je ne me serais pas permis de vous déranger pour un motif aussi futile qu’un de vos prisonniers, mais la situation est loin d’être classique.

La Voix du Roy fit un léger signe de la main à son secrétaire.

_ Et à quel prisonnier faites-vous allusion, votre Sainteté ?

_ Un vilain que le guet a arrêté hier pour l’agression d’un marchand et le vol de son cheval.

Le secrétaire sortit aussitôt chercher autant d’informations que possible sur l’affaire.

_ Je sais qu’il est de voter devoir de veiller au respect de la loi divine, mais j’avoue ne pas comprendre l’intérêt que vous porter à ce vaurien.

_ Malheureusement, tout un chacun peut faire des erreurs, et il est possible que vos serviteurs ne vous aient pas communiqué toutes les données dont vous auriez besoin.

Le seigneur Garlis encaissa l’insulte et piqua un morceau de viande de ses baguettes avec plus d’humeur qu’il ne l’aurait souhaité.

_ Je vais me répéter, votre Sainteté, mais vous ne m’avez toujours pas exposé le motif de votre visite. Plus vite vous m’aurez mis au courant, et plus vite je pourrais répondre à votre requête.

La prêtresse pinça ses lèvres fines, comme répugnant à prononcer des mots qui semblaient lui peser.

_ Le marchand dont on a volé le cheval n’a pas été la seule personne à être lésée hier. En s’enfuyant sur la monture, le bougre a blessé une prêtresse de Beltis.

La Voix du Roy croisa les mains au-dessus de son plateau, ses doigts unis en cloche. Il comprenait maintenant pourquoi la vieille Salichi avait demandé cette audience et se retrouvait en terrain connu. Il pourrait mener la négociation avec plus d’assurance désormais.

_ J’espère que son état n’est pas trop grave.

_ Je vous remercie de l’intérêt que vous lui portez. Beltis soit louée, elle n’a pas été sérieusement blessée lorsque son cheval s’est cabré, et son poignet guérira vite.

_ Vous m’en voyez soulagé, votre Sainteté.

Le secrétaire revint à ce moment et posa sur le bureau à côté du coude de la Voix du Roy le rapport de l’arrestation.

_ Je veillerai à ce que le mal infligé à la prêtresse soit pris en compte lors du procès, vous pouvez en être assurée, votre Sainteté.

Dame Salichi arrangea ses voiles, dissimulant un peu plus ses mains tachées.

_ J’espérais que vous fassiez un geste plus… symbolique afin d’éviter qu’un évènement pareil ne se reproduise. La personne des prêtresses est sacrée, et il faut le rappeler régulièrement, que nul ne l’oublie. Ce qui s’est passé hier est très grave, bien que la blessure soit légère, et il faut sévir avec force, faire un exemple.

_ Je n’ai encore jamais entendu qui que ce soit se plaindre de la fermeté avec laquelle j’applique la loi du Roy, et personne n’aura de motif de plainte quant au jugement de cet évènement.

Le seigneur Garlis faisait exprès de ne pas comprendre ce que voulait la prêtresse ; elle devrait dévoiler son jeu pour espérer obtenir ce qu’elle désirait.

_ Il n’a jamais été dans mon intention de mettre en cause l’efficacité de votre justice, et je suis navrée si c’est ainsi que vous avez interprété mes propos. Mais je pense qu’il faudrait que ce bougre soit remis entre d’autres mains que celles de la justice du Roy pour recevoir sa peine. Des mains qui seraient plus légitimes au regard du crime commis.

_ Et qui serait apte, d’après vous ?

La prêtresse releva le menton.

_ Mais nous, bien sûr. Il a porté atteinte à l’intégrité d’une prêtresse, il doit être jugé par les prêtresses devant les dieux pour cela.

_ Et quand est-il du marchand ? Il est la première victime, et doit être vengé.

Les narines de dame Salichi palpitèrent.

_ Compareriez-vous une prêtresse à un tel homme ?

_ Le Roy est le père de tous ses sujets, et il m’a confié la lourde tâche de veiller sur eux. Je ne fais qu’obéir à mon maître. Que serais-je si je le trahissais ainsi honteusement ?

_ En nous confiant le sort du voleur, vous ne lui offrez aucune échappatoire. Il sera jugé et condamné, et le marchand sera ainsi vengé. Vous ne faillirez donc pas à vos devoirs.

L’utilisation du présent, sous-entendant que le cas était réglé, déplaisait fortement à la Voix du Roy.

_ Veuillez pardonner la brutalité de mes propos, mais la prêtresse n’est qu’une victime indirecte du vol. Et si je comprends le souci que vous avez du respect dû à votre sacerdoce, je ne peux faire primer les conséquences du vol sur le vol lui-même.

Il mangea son dernier morceau de viande et se servit un verre de vin.

_ Je ne peux donc accéder à votre requête, vous m’en voyez désolé.

Il sentait la tempête sous le crâne de dame Salichi prête à se déchainer, même si elle avait trop d’éducation pour l’exprimer à la façon d’une femme de la rue. Il décida tout de même de lui laisser quelques miettes.

_ Toutefois, si vous désirez toujours venger votre prêtresse une fois que le voleur aura été jugé, je ne verrai aucune objection à le confier au bras de votre justice.

Les coins de la bouche de dame Salichi s’abaissèrent.

_ À condition ne votre jugement ne soit pas la mort.

_ Dans ce cas, je vous laisserai le cadavre que vous pourrez toujours juger en bonne et due forme. Cette procédure n’a rien d’exceptionnel, nous nous en sommes tous les deux déjà servie.

La prêtresse était obligée de le reconnaître. Et de reconnaître sa défaite.

_ J’assisterai à son procès, ainsi qu’à l’exécution de sa peine, et je l’emmènerai immédiatement après dans les cellules du monastère.

Elle se leva, drapée dans sa dignité, et ses suivantes l’imitèrent.

_ J’ai été ravi que vous me rendiez visite, votre Sainteté, et j’espère avoir le plaisir de vous revoir rapidement.

_ Moi de même, monseigneur.

Elle cracha ce dernier mot puis sortit du bureau, la tête haute.

_ Que va-t-il se passer désormais, monseigneur ?

La Voix du Roy fit claquer sa langue, appréciant la douceur fruitée du vin qu’il buvait.

_ Les prêtresses vont revoir un peu leurs prétentions à la baisse, au moins pour un temps. Ce sera un souci en moins que j’aurai à gérer. Mais elles n’en resteront pas là. Cette Salichi, elle est assoiffée de pouvoir, et plus elle vieillit, plus elle en veut, comme si cela pouvait compenser sa jeunesse perdue.

_ Et qu’allez-vous décider pour le voleur ?

_ Son idée de le mettre à mort était bonne, mais même en appliquant la loi de la façon la plus dure, je ne pourrais pas justifier cette sentence. Par contre, je dois bien pouvoir trouver un moyen de lui arracher la langue. Qu’il ne puisse pas crier pendant qu’elle le soumettra à la torture devrait représenter une déception suffisante pour lui rappeler qui applique la justice dans cette ville. Les prêtresses devraient se contenter d’encadrer les superstitions du peuple, pas se mêler de politique.

Rédigé par Anaterya

Publié dans #Humains

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Commenter cet article

Ysma 04/12/2013 22:28

C'est en lisant la fin que je me disais que ça ne pouvait se terminer sans une bonne vieille morale politique ! Le Roy, en n'acceptant qu'à moitié la cruauté gratuite de la vieille morue (xD), donne l'impression d'une certaine rigueur et justesse de pouvoir...jusqu'à ce que l'on s'aperçoive de son vice final: frustrer cette Salichi ! Et je n'ai pas pu me dire autre chose que "Ahaha, quel connard" doublé d'un "il a tellement raison!" :D