Dans le miroir

Publié le 4 Janvier 2014

Maître Sonlet n’était pas à ce qu’il faisait. Depuis des jours qu’il était là, il n’était toujours pas parvenu à s’habituer à l’environnement, et il n’avançait que très peu dans son travail. Des piles de parchemins s’élevaient autour de lui, un savoir qu’il devait recopier et ramener chez lui, mais il n’arrivait pas à écrire. Son stylet restait suspendu au-dessus de son encrier, attendant de prendre vie. L’esprit du savant était ailleurs, dans la chaleur de son bureau de Nelny, avec ses collègues et leurs discussions stimulantes, devant un bon repas. À la place, il se retrouvait en pleine forêt, dans une structure en bois ouverte à l’humidité ambiante, à manger une nourriture étrange, entouré par des elfes.

Le Maître de la Bibliothèque voulait enrichir ses collections de nouveaux traités elfiques, et de tous les sages travaillant des ces murs, Sonlet était le seul de moins de 50 ans connaissant la langue des elfes. Il avait donc été désigné d’office pour cette mission et envoyé dans le nord pour une durée indéterminée avec des gardes et deux serviteurs ; ceux-ci ayant dû rester à l’orée de la forêt, il était seul depuis deux semaines.

_ Maître, désirez-vous quelque chose ?

L’humain se retourna et posa les yeux sur l’elfe qui s’était adressé à lui. Au bout de deux semaines, il avait toujours du mal à se faire à l’apparence de ces êtres. Il avait certes vu des dessins et des enluminures les représentant, mais cela n’était en rien comparable à la réalité. Ce qui le choquait le plus, c’était leurs yeux : un iris qui occupait tout l’espace visible entre les paupières, et une pupille verticale comme celle d’un chat. Mais il n’y avait pas que ça. Il y avait aussi les couleurs de leurs cheveux et de leur peau. Du vert, du rouge, du blanc, du bleu, du noir, dans toutes les teintes possibles. La peau d’une couleur, les cheveux, les sourcils, les cils, les yeux, les lèvres et les ongles d’une autre couleur. Tout ça c’était trop pour Sonlet, qui finissait par se sentir nauséeux.

_ Apportez-moi d’autres torches, on y voit à peine clair ici.

L’elfe eut un petit sourire méprisant, s’inclina et s’éloigna. Maître Sonlet le suivit du regard quelques instants puis se replongea dans son travail.

Il avait commencé à copier un traité comparant l’anatomie des elfes, des humains et des nains, et il n’osait imaginer de quelle façon ses hôtes avaient recueilli de telles informations. Le traité était orné de nombreuses illustrations très détaillées des différents organes, et Sonlet devait toutes les reproduire. Il était choqué de voir les ressemblances troublantes existant entre l’anatomie interne des trois espèces. La ressemblance la plus intolérable était celle du siège de l’âme et de la pensée, le cœur. Cela laissait supposer une proximité inconcevable entre humains, elfes et nains, contraire à tous les enseignements ainsi qu’au simple bon sens.

Si cela n’avait tenu qu’à lui, Maître Sonlet n’aurait jamais reproduit ces parchemins. Mais on lui avait confié une mission, et il ne pouvait s’y soustraire. De plus, la perspective des discussions enflammées que les textes qu’il rapporterait à la Bibliothèque de Nelny déclencheraient entre les savants contrebalançait fortement la répulsion que lui inspirait ce qu’il lisait.

Il reprit donc son ouvrage, copiant avec minutie les textes et les dessins.

La nuit était tombée sur le temple et deux elfes étaient assises en tailleur autour de leur dîner. Les deux colanu, les prêtresses elfiques, dirigeaient le temple, et elles avaient accepté après bien des hésitations d’accueillir Maître Sonlet.

Les visites de ce type étaient fort rares car les humains éprouvaient souvent de grandes difficultés à s’adapter au mode de vie des elfes ; ils ne savaient pas vivre en forêt, voyaient très mal dans la nuit, et ne pouvaient se passer du feu. De plus, ils tombaient souvent malade sans raison. Toutefois, elles ne pouvaient refuser de diffuser leurs connaissances auprès du plus grand nombre. De plus, Maître Sonlet avait apporté plusieurs herbiers des plantes côtières du grand sud, plantes que les elfes connaissaient peu et à propos desquelles ils étaient très curieux.

Mais cette curiosité et ce désir de savoir ne parvenaient pas à dissiper le malaise que la présence de l’humain causait parmi les résidents du temple. La plupart des elfes avait du mal à savoir de quelle façon agir en sa présence, et certaines facettes de son comportement, notamment son amour du feu, les heurtaient profondément.

_ Je ne sais toujours pas si accueillir cet humain parmi nous était une bonne idée. Il est évident qu’il n’est pas à son aise au temple.

La supérieure du temple acquiesça.

_ J’en suis bien consciente, Way’telÿn, et cela se répercute sur tout le monde. Ce qui est certain, c’est qu’il ne partira que quand il aura achevé son travail de copie.

Way’telÿn esquissa un sourire espiègle.

_ Dans ce cas, pourquoi ne pas l’aider à copier nos manuscrits ; il en aurait fini plus rapidement.

Ylu’ryan posa un regard grave sur la colän.

_ Je n’apprécie pas cette proposition. Agir ainsi donnerait l’impression que nous le poussons à partir au plus vite et n’améliorerait en rien sa situation parmi nous.

_ Au contraire, cela le soulagerait. Il suffirait de savoir présenter les choses.

_ Et que ferons-nous la prochaine fois qu’un humain viendra au temple pour copier d’autres parchemins ? Nous le chasserons de la même manière ? S’il en est ainsi, nous finirons par refuser la présence d’humains parmi nous et nous nous contenterons de leur envoyer des manuscrits que nous aurons nous-mêmes copiés.

_ En quoi serait-ce un problème ? Ils éprouvent tant de difficultés à vivre parmi nous… Ce serait la solution la plus simple.

Ylu’ryan soupira.

_ Cela reviendrait à ne plus avoir aucun rapport avec d’autres espèces, à nous couper du monde, et je n’y tiens pas. De plus, tu sais aussi bien que moi que les humains qui viennent ici traduisent directement nos textes dans leur langue, ce que nous, nous ne pourrions pas faire pour eux. Non, nous devons essayer de faire des efforts.

Way’telÿn rit légèrement.

_ Et comment allons-nous faire ça ? Notre simple présence semble lui être difficilement supportable.

Ylu’ryan préféra ignorer le sarcasme.

_ Il faudrait lui construire un pavillon plus conforme aux habitudes humaines, fermé, et résistant au feu, puisqu’ils sont incapables de vivre sans.

_ Ce qui veut dire construire en pierre, ce qui n’est pas vraiment notre spécialité. Tu penses que les nains accepteraient de nous aider ?

_ Tu le fais exprès ? Il est hors de questions qu’ils mettent les pieds dans le temple. Non, nous le ferons nous-mêmes, avec les pierres charriées par le torrent. Il faudra également certainement des fourrures.

Une grimace de dégoût déforma le visage de Way’telÿn.

_ Du feu, et maintenant ça. Tu veux que nous fuyions tous le temple ? Surtout que nous ne recevons pas assez d’humains pour bouleverser à ce point nos habitudes.

_ Dans ce cas, nous essayerons d’en accueillir plus tout au long de l’année. Et cela nous permettra de recevoir de nombreux livres qui enrichiront nos connaissances.

_ Je persiste à dire que c’est une mauvaise idée, Ylu'ryan.

_ Nous pouvons au moins essayer.

_ Si tu y tiens.

Way’telÿn n’approuvait pas l’idée de tuer des animaux uniquement pour le confort d’un humain, et il faudrait prier longuement Täs'vaky'loké pour qu’il leur pardonne cet affront.

Ylu’ryan reprit.

_ J’annoncerai cela demain à Maître Sonlet. De ton côté tu superviseras la construction du pavillon. Si nos efforts ne sont pas concluants, nous verrons à modifier notre position.

Et Way’telÿn entendait bien qu’il en soit ainsi.

Maître Sonlet était perplexe. Une elfe à la peau noire, donc une des prêtresses du temple, était venue le voir dans la matinée pour lui annoncer qu’ils allaient tous faire en sorte de rendre le reste de son séjour parmi eux le plus agréable possible. Il voyait difficilement comment un tel miracle pouvait être possible, mais tout ceci le rendait fort curieux.

Mais cette annonce n’était pas le seul fait attisant la curiosité du savant. D’ordinaire, le temple bruissait d’activité, les prêtresses comme les laïcs s’activaient un peu partout, mais là, un silence absolument régnait dans les lieux et personne n’était visible. Un des laïcs du temple était venu lui apporter son déjeuner peu après le levé du soleil, et depuis il n’avait plus vu personne. C’était comme si toute vie avait disparu et qu’il était le seul être vivant encore présent dans l’enceinte du temple.

Mais cette situation étrange avait forcément une explication, et Maître Sonlet entendait bien la découvrir. Toutefois, il savait qu’il ne se risquerait pas hors des limites du temple, matérialisées par des pierres et des rideaux de lianes entre les arbres. Il se contenterait d’explorer les différents bâtiments, huttes de branchages, pavillons divers, et peut être même les plateformes construites dans les branches des arbres s’il parvenait à y grimper ; il y trouverait peut être des informations pour comprendre ce qui se passait.

Il fouilla ainsi les lieux pendant au moins deux bonnes heures sans y rien trouver d’intéressant. Pas une note écrite, pas un semblant d’agenda, juste quelques calendriers lunaires qui ne lui apprirent aucune information, y compris dans la hutte de la supérieure du temple, à moitié enterrée entre les racines d’un vieux chêne, habitation pour le moins incongrue, surtout pour une personne de son rang. Mais cette quête infructueuse n’avait en rien entamé sa curiosité, et Sonlet entendait bien trouver des réponses.

Il savait qu’il ne lui restait plus qu’un endroit à explorer, mais il éprouvait malgré tout quelques réticences à s’y résoudre ; il s’agissait du sanctuaire lui-même. Le rapport des elfes aux dieux était étrange, voire malsain, mais il se demandait tout de même s’il ne commettrait pas un sacrilège en pénétrant dans le sanctuaire alors qu’on lui avait bien fait comprendre lors de son arrivée au temple qu’il lui était interdit de s’y aventurer. Mais, après tout, les elfes et leurs prêtresses n’étaient pas obligés d’en avoir connaissance ; s’il se faisait discret, ceux-ci pourraient parfaitement l’ignorer.

Maître Sonlet se dirigea donc vers la muraille de buissons touffus qui séparait le sanctuaire du reste du temple. Elle avait certes l’air impénétrable, mais les prêtresses la traversaient tous les jours, et ce ne devait pas être bien difficile de passer au travers. Il fallait juste trouver un endroit ayant l’air un peu moins dense que les autres.

Sonlet longea la muraille pendant plusieurs dizaines de mètres avant de trouver une zone qui lui semblait plus aérée que le reste des buissons. Il jeta un coup d’œil tout autour de lui afin de s’assurer que pas un elfe ne l’observait, serra son manteau contre son corps, et plongea dans les arbustes.

Il comprit de suite que ce n’était pas une bonne idée. Les branches s’accrochaient à ses vêtements et à ses cheveux, l’empêchant d’avancer, lui griffant le visage et les mains. Il ne voyait pas le sol inégal et ses pieds buttaient dans des cailloux, des racines ou des branches mortes. Le monde avait pris une teinte uniformément vert foncé, de sorte qu’il y voyait à peine. Même les bruits de la forêt, auxquels il avait beaucoup de mal à s’habituer, ne venaient plus jusqu’ici. C’était un véritable cauchemar, un piège dont il ne parvenait pas à s’extraire. Il bataillait, donnait des coups de pieds et des coups de poings contre les murs de branches qui l’enserraient de tous côtés, tandis que du sang coulait sur son visage et qu’il sentait la sueur ruisseler sous ses aisselles et le long de son dos. De la sueur lui coulait également dans les yeux, piquante, et le faisait pleurer. Il n’arrivait plus ni à avancer, ni à reculer, coincé dans cette prison végétale aux parois acérées. Il se mit à pleurer, non à cause de sa sueur, mais en raison de la peur, peur primaire de rester accroché aux arbustes jusqu’à ce qu’il finisse par mourir, peur d’être puni par les dieux pour avoir voulu pénétrer dans un espace sacré. Ses forces l’abandonnèrent, et, malgré les branches qui le retenaient, il s’effondra, tombant à moitié à genoux, priant à travers ses sanglots.

_ Que vous est-il passé par la tête ?

La voix était lointaine, et Maître Sonlet leva des yeux gonflés de larmes vers la silhouette sombre qui le surplombait. Il vit lui une lame et cria de terreur, cherchant à se remettre debout pour fuir aussi vite et aussi loin que possible. La silhouette l’attrapa par le col et le remit sur ses pieds.

_ On vous avait pourtant bien dit de ne pas chercher à pénétrer dans le sanctuaire.

La silhouette le traina en avant et à peine furent-ils sortis des buissons qu’on lui noua un foulard sur les yeux et qu’il se retrouva dans le noir complet. On le fit marcher pendant plusieurs minutes, et quand on lui enleva son bandeau il était de retour dans le temple, devant le pavillon dans lequel il était logé. Sa terreur s’était dissipée mais il tremblait encore, et il allait s’asseoir.

Une des prêtresses (même avec leur couleur de cheveux différente pour chacune d’entre elles, il ne parvenait pas à les distinguer) se planta en face de lui, les bras croisés, le regard noir. Ce devait être celle qui l’avait extrait de la muraille de buissons puisqu’elle portait toujours une longue dague à la main.

_ Vous n’avez aucun respect pour ceux qui vous accueillent et vous profanez des lieux sacrés. Je ne suis pas certaine que nous puissions accepter votre présence dans ce temple encore très longtemps. En attendant que nous ayons décidé de ce qu’il fallait faire de vous, vous allez demeurer ici et vous n’en bougerez pas.

L’elfe se retourna, fit un vague signe, et Sonlet réalisa avec effroi que deux prêtresses s’étaient positionnées à l’entrée de son pavillon, lui interdisant d’en sortir. Il aurait voulu engager une discussion avec elles, mais leur visage fermé l’en dissuada.

Qu’allaient-elles faire de lui ? Il n’avait certes pas parfaitement respecté les règles de l’hospitalité, mais comment allaient-réagir à sa tentative d’intrusion dans leur sanctuaire ? Il avait commis un sacrilège, il en était bien conscient, mais elles n’oseraient tout de même pas le mettre à mort ? Après tout, il n’était qu’un étranger ignorant. Elles l’avaient prévenu qu’il ne devait pas chercher à y entrer, oui, mais ce n’était tout de même pas si grave. Cela ne méritait pas la peine de mort. Il suffisait de le renvoyer à Nelny, il ne risquait pas de se comporter de cette façon une nouvelle fois. Et ce pour la bonne et simple raison qu’il entendait ne plus avoir aucun commerce avec les elfes. Oui, voilà ce qu’il dirait à la supérieure du temple quand elle viendrait le voir. Avec un peu de chance, si elle n’était pas trop inflexible, il pourrait rentrer chez lui.

Ylu'ryan et Way’telÿn étaient de nouveau assises face à face dans la grotte de la colän.

_ Je crois que ce qu’il vient de se passer règle le problème dont nous discutions hier.

Way’telÿn était ravie que l’humain ait tenté de pénétrer dans le sanctuaire et qu’il ait interrompu un rituel ; c’était un excellent prétexte pour se débarrasser de lui.

_ Je dois le reconnaître, il ne peut plus rester parmi nous, avoua à contrecœur Ylu’ryan. Il partira demain dès le levé du soleil.

_ Même s’il n’a pas fini de copier les manuscrits pour lesquels il était venu ?

_ Nous enverrons une copie que nous aurons faite nous-mêmes à sa bibliothèque. Et nous ferons de même pour tous les humains qui seraient intéressés par notre savoir. Pour le moment, je ne veux plus en voir un seul ici.

Way’telÿn acquiesça, bien contente de constater qu’elle n’avait rien eu à faire pour que la supérieure se range à ses idées concernant les humains. Il suffisait de les laisser agir pour qu’ils prouvent qu’on ne pouvait leur faire confiance et qu’ils n’avaient de respect pour rien.

Elle se leva.

_ Je vais faire préparer ses affaires de suite.

Maître Sonlet ne jeta pas même un regard en arrière alors que lui et son escorte s’éloignaient du temple. Il avait été soulagé la veille lorsque la prêtresse était venue lui annoncée qu’on le chassait sans qu’il ait eu besoin de plaider sa cause, et même le fait de ne pas avoir rempli sa mission ne le tourmentait pas. Ce dont il était certain, c’est qu’il n’aurait plus aucun contact avec les elfes, et qu’il pousserait le Maître de la Bibliothèque a abandonné ses envies délirantes de renouer avec eux et de nourrir l’être fantastique dont il avait la charge de leur savoir. Le savant arrêterait même ses études d’elfique. À partir de maintenant, Sonlet se consacrerait à l’étude des animaux habitant les marais au nord de la ville. Ce serait beaucoup moins risqué.

Rédigé par Anaterya

Publié dans #Elfes, #Humains

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