Le temps de la trève

Publié le 5 Janvier 2014

Godhart observait d'un œil terne le corps de son père. Aucun des trois autres nains présents dans la petite pièce qu'emplissait l'odeur lourde du sang ne levait les yeux du corps affreusement mutilé ; malgré la broigne de cuir et le casque, le corps qui gisait à ses pieds ne ressemblait plus à grand chose. Ce n'était plus qu'un amas de chairs, de sang et d'os qui ne conservait sa forme originelle qu'en raison des vêtements.

L'effondrement du plafond du boyau dans lequel creusait Hoder était une surprise car le vieux mineur était connu pour sa méticulosité et son obsession de la sécurité. Son fils était d'autant plus étonné qu'un accident se soit produit ce jour précisément, le seul où il n'avait pas accompagné son père à la mine depuis un long moment. Cela lui semblait être une coïncidence pour le moins étrange et il éprouvait de sérieux doutes quand à la réalité de l'accident ayant causé la mort de son père. Il était d'autant plus suspicieux qu'Hoder avait reçu dix jours plus tôt mission du Seigneur de la Cité d'aller prospecter dans les montagnes environnantes afin de trouver de nouvelles veines de cuivre et d'y installer une mine dont tous les revenus lui seraient revenus. Désormais, la mission allait échoir à l'héritier d'Hoder.

Godhart leva les yeux et posa le regard sur son oncle, debout en face de lui, de l'autre côté de la dépouille de son père. Ce salaud de Zerig... Il n'avait jamais été doué en affaires, et hériter de la mission de son frère lui permettrait de renflouer ses finances. Et Godhart ne pouvait absolument rien faire, ce dont son oncle était parfaitement conscient. Pour pouvoir hériter, un nain devait avoir plus de 50 ans, mais il ne les aurait que dans quelques mois. C'était le moment parfait pour le spolier.

À cet instant, la porte de la pièce s'ouvrit et quatre naines entrèrent, porteuses d'une civière. Elles s'arrêtèrent près du corps et l'une d'entre elles s'adressa à Zerig.

_ Nous devons l'emmener pour sa toilette mortuaire.

Zerig leur fit signe d'emporter le corps tandis que Godhart se demanda soudain s'il était vraiment possible de laver un cadavre dans un tel état.

Les quatre naines sortirent, suivis des deux autres membres de la famille présents dans la pièce, et l'oncle et le neveu se retrouvèrent face à face. La tension grimpa bursquement entre les deux nains et Godhart serra les poings, prêt à frapper. Zerig s'en apperçut  et leva les mains, souriant largement.

_ Maîtrise-toi, petit ! Tu ne voudrais tout de même pas insulter la mémoire de ton père ? Te battre avant qu'il ait été enterré... Tu l'aimais trop pour lui faire ça.

Godhart serra les dents à s'en faire mal à la mâchoire, mais finit par se rendre aux arguments de son oncle.

_ Enfin tu te comportes comme quelqu'un de sensé, je suis fier de toi.

Zerig tourna ostensiblement le dos à Godhart et sortit de la pièce.

_ Trois mois. Juste trois mois. On verra si tu seras toujours aussi fier de moi à ce moment-là.

Le nain sortit à son tour. Il ne restait plus dans la pièce qu'une odeur de mort et des échos de colère et de frustration.

Godhart éprouvait de grandes difficultés à ne pas piquer du nez, ce qui aurait été du plus mauvais effet si quelqu'un était entré à cet instant dans la chambre mortuaire. Le corps de son père avait été lavé et déposé dans son cercueil de pierre, dans le caveau familial. Et comme Godhart était le fils aîné, c'était à lui de veiller jusqu'au petit matin, quand le cercueil serait scellé, afin que le mort ne passe pas sa dernière nuit sur cette terre seul, à la merci des ombres malfaisantes. Ensuite aurait lieu un grand banquet qui réunirait tous les proches du défunt, et il pourrait enfin s'occuper du cas de son oncle.

Le nain ne savait pas encore exactement de quelle façon il allait s'y prendre, et ces longues heures en solitaire lui donnait l'occasion d'y réfléchir.

Il savait parfaitement qu'étant donné l'état du corps de son père et l'éboulement dans le tunnel, il n'y avait aucune preuve du crime de Zerig et qu'il ne pouvait donc porter d'accusation contre lui devant le Seigneur de la Cité. Même si celui-ci avait des soupçons, il ne pouvait rien faire sans preuve, et il ne pouvait pas non plus aller à l'encontre des règles ancestrales de l'héritage.

Après que son père eut appris le contenu de la mission dont il était chargé, Hoder et Godhart avaient décidé que le fils resterait à la mine pour les affaires familiales tandis que le père partirait en prospection. S'il agissait de même maintenant que la mission était dévolue à Zerig, il perdait toutes chances de le surveiller et de contrôler l'usage qu'il pourrait faire de son héritage. Il ne pouvait donc pas laisser passer cette occasion. Mais cela signifiait qu'il devait accompagner son oncle, et surtout trouver une bonne excuse pour ce faire. Bien évidemment, son oncle se méfierait de lui, mais, s'ils se retrouvaient tous les deux isolés dans la montagne, il trouverait bien un moyen de lui faire payer son crime. Pour la forme, il expliquerait qu'il décidait de suivre son oncle pour rendre hommage à son père, continuer malgré tout le travail dont Hoder avait été chargé, comme le fils et neveu loyal et obéissant qu'il était. En agissant ainsi, son oncle ne pourrait pas refuser sa présence près de lui. Ensuite, il n'aurait qu'à attendre quelques mois, jusqu'à ses 50 ans, pour tuer son oncle et récupérer l'héritage qui lui était dû.

L'aube était enfin venue, elle filtrait jusque dans le cimetière par les nombreuses ouvertures pratiquées dans le flanc de la montagne et tombait doucement sur les rangées de tombeaux.

Godhart se tenait à l'entrée de celui de sa famille, les traits tirés, des cernes sous les yeux, mais l'esprit bouillonnant, et observait la procession rassemblant les proches d'Hoder qui approchait. Elle s'arrêta devant le tombeau, et Godhart et Zerig, les deux plus proches parents du défunt, s'emparèrent de la dalle destinée à sceller le cercueil et entrèrent dans le tombeau.

Les nains restés à l'extérieur entonnèrent des chants de mine tout en frappant le sol du fer de leurs outils de travail sur un rythme lent et profond. Cet hommage funèbre résonnait à travers tout le cimetière, faisant vibrer la roche à l'en faire pleurer, ébranlant les cœurs et les âmes. Les nains annonçaient ainsi à leurs morts que l'un d'entre eux venait les rejoindre, un nain valeureux, excellent mineur, qui devait être accueilli avec tous les honneurs.

Dans le tombeau, Godhart et Zerig posèrent le couvercle sur le cercueil et le scellèrent avec des agrafes de métal. Les chants s'interrompirent dès que ce fut fait. Les deux nains sortirent du tombeau et refermèrent la porte derrière eux. La voix de Godhart résonna alors dans le cimetière, forte et claire.

_ À boire et à manger pour les vivants ! Mettez les tonneaux en perce et faites tourner les broches !

Sur ces mots, toute la procession s'ébranla et prit la direction de la cité et de la demeure d'Hoder, désormais celle de Godhart, où les attendait un banquet.

Le banquet durait depuis le matin, et la journée tirait sur sa fin. Les nains étaient farcis de nourriture et de boisson, et ils allaient vomir régulièrement afin de pouvoir continuer d'ingurgiter viandes et cervoises. Le banquet allait bientôt s'achever et tous les invités rentreraient chez eux, le ventre lourd et la tête embrumée. L'heure était venue de rendre un dernier hommage au mort en vantant ses louanges. L'un après l'autre, tous les invités levèrent leur verre et prononcèrent quelques mots en mémoire d'Hoder, les pensées emmêlées par l'alcool et les paroles hachées, et personne ne fit vraiment attention à ce que les autres racontaient.

Vint le tour de Godhart qui se leva avec difficulté de son siège. Son verre à la main, il embrassa l'assistance d'un regard embrouillé, les yeux fracassés par un piolet, et ouvrit la bouche. Mais aucun son n'en sortit. Il avait ruminé toute la journée, mais n'avait soudain plus rien à dire. Les autres le regardaient, interdits, attendant qu'il parle, ne comprenant pas la raison de son silence. Puis la parole lui revint.

_ Nous sommes réunis pour célébrer la mémoire de mon père. Et celui qui a le plus de raisons de se réjouir de sa mort est assis juste à côté de moi.

Des murmures parcoururent l'assistance tandis que le visage de Zerig se fermait ; il semblait que Godhart était sur le point de dire à haute voix ce que tout le monde pressentait depuis la mort d'Hoder.

_ Il a bien manœuvré, de sorte qu'il est impossible de prouver qu'il l'a assassiné. Mais son crime est connu de tous, et il ne restera pas impuni.

Godhart se tourna alors vers son oncle et il leva haut son verre.

_ Zerig, en mémoire de mon père, je te jure de venger sa mort par tous les moyens possibles. Je ne connaîtrai pas de repos tant que tu ne seras pas étendu mort sur la pierre.

Dans un silence de mort, il vida son verre de bière d'une traite, le reposa sur brusquement sur la table, un large sourire éclairant son visage, et lâcha un rot tonitruant.

Zerig ne pipa mot et regarda son neveu se rasseoir, la mâchoire crispée à s'en briser les molaires. Ce dernier lui sourit et tendit le bras pour attraper un plat débordant de viande rôtie.

_ Tout ça m'a redonné faim, pas à toi, mon oncle ?

Rédigé par Anaterya

Publié dans #Nains

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