Une vie à soi

Publié le 31 Janvier 2014

Quelqu'un qui lui secoue brutalement l'épaule. Une voix rauque qui prononce des paroles indistinctes.

Dlani grommela et ouvrit les yeux de mauvaise grâce. Un visage barbu et fatigué occupait tout son champ de vision.

_ Grouille-toi, j'ai faim !

La jeune femme rejeta sa couverture et se leva sans un mot, pas encore vraiment réveillée. Elle prit un seau et sortit de la grotte dans laquelle ils avaient trouvé refuge. Une aube grise se levait au-dessus de la forêt dévêtue et éclairait à peine le sentier conduisant jusqu'à la rivière. Elle l'emprunta et s'arrêta une fois qu'elle fut sûre d'être hors de vue de l'entrée de la grotte. Elle s'enfonça alors dans les buissons et releva ses jupes pour faire ses eaux. Le froid et l'humidité ambiants lui glaçaient les fesses et les cuisses et elle se dépêcha de finir son affaire. Elle reprit alors sa marche jusqu'à la rivière pour remplir son seau.

Ce n'était vraiment pas une vie. Sa vie d'avant n'était pas merveilleuse non plus, mais elle était tout de même un peu moins difficile que celle qu'elle menait actuellement. Au moins à l'époque elle avait un vrai toit au-dessus de la tête. Jamais Gorlis et elle n'auraient dû quitter leur village. Mais l'offre était tellement tentante... Une terre qui leur appartiendrait en propre, pas d'impôts à payer pendant 15 ans. Il suffisait de la défricher. Oh ! ils savaient bien que ce ne serait pas facile, mais ils pensaient commencer à s'en sortir au bout d'un an. Sauf que rien n'avait marché comme ils s'y attendaient. La terre était marécageuse, pauvre, les matériaux de construction disponibles sur place presque inexistants, leurs outils insuffisants pour l'ouvrage qu'ils avaient à accomplir. Et les autres familles qui avaient également saisi l'occasion offerte rencontraient toutes les mêmes difficultés. Certaines familles étaient retournées chez elles, humiliées, tandis que d'autres refusaient de s'avouer vaincues et s'acharnaient sur ces terres qui étaient les leurs. Gorlis et elle étaient de ceux-là. Quand Gorlis était tombé malade, il ne restait plus qu'une dizaine de personnes dans la forêt, et quand il était mort les autres hommes avaient pris Dlani sous leur protection, façon aimable de dire qu'elle était désormais leur servante.

Son seau lourd d'eau à bout de bras, Dlani reprit le chemin de la grotte. À cette heure les hommes ne seraient probablement pas encore tous réveillés, mais il y en aurait toujours deux ou trois pour la presser de faire à manger. Et comme d'habitude ils se plaindraient de la qualité de sa cuisine. Inutile de leur expliquer qu'avec quelques racines, des champignons et le peu de viande qu'ils rapportaient chaque jour, elle ne pouvait pas varier le menu.

Le soleil pointait au-dessus des cimes décharnées des arbres quand elle revint à la grotte, et plusieurs feux jouant sur les parois lui apprirent que de nombreux hommes étaient réveillés. Elle inspira profondément et s'avança, aussitôt assaillie par des grognements et des récriminations à propos de sa paresse et de sa lenteur. Elle se coupa totalement du monde extérieur et s'attela à la préparation du repas. Routine abrutissante. Éternité débilitante.

Dlani était assise près de l'entrée de la grotte, occupée à trier les châtaignes qu'elle avait ramassées la veille afin de préparer une bouille pour le repas du midi. Les hommes allaient et venaient, sans raison à ses yeux, et ils ne l'intéressaient que s'ils ramenaient du petit gibier pris au collet. Toutefois, leur agitation parvint jusqu'à son monde intérieur et elle les écouta discrètement.

Un des deux guetteurs postés sur l'unique route traversant la forêt leur avait signalé qu'un groupe approchait et les hommes mettaient un plan d'attaque au point. Dlani était mal à l'aise chaque fois qu'ils agissaient de la sorte, mais l'attaque de voyageurs permettait d'améliorer leur ordinaire. Des vêtements, de l'alcool, peut être du sel et de la farine. De petites choses, mais des choses qui leur manquaient terriblement dans leur solitude forestière.

La jeune femme n'aimait pas penser à son avenir, mais elle ne pouvait s'empêcher parfois de se demander si elle finirait ses jours dans cette grotte, servante d'hommes qui lui étaient indifférents et pour qui elle n'était qu'un animal domestique comme un autre. Mais comment partir ? Ils remarqueraient immédiatement son départ et la retrouveraient, la ramèneraient à la grotte et l'attacheraient, comme un animal, pour ne plus qu'elle s'échappât. Quand bien même y parviendrait-elle, elle n'aurait nulle part où aller. Jamais elle ne pourrait reparaître devant sa famille après avoir épousé Gorlis, avoir embrassé une autre famille. Et la famille de son défunt époux ne voudrait pas d'elle, car elle reviendrait sans lui, traitresse pour l'avoir abandonné à son sort, indigne de ceux qui avaient bien voulu l'accueillir parmi eux. Elle n'aurait d'autre solution que de vivre seule, isolée, paria, comme les sorcières que tout le monde méprisait. Elle n'était pas comme ça, sa famille était honnête, travaillait dur, et Dlani ne pouvait la déshonorer en tombant si bas.

Des éclats de voix la tirèrent de nouveau de ses pensées et elle observa d'un regard morne les hommes s'encourager et se féliciter de leur décision. Ils se saisirent de leurs outils, fléaux, fourches, faux, armes d'autant plus dangereuses enter leurs mains qu'ils les maniaient depuis leur plus tendre enfance, et quittèrent la grotte, laissant Dlani seule avec ses pensées et ses châtaignes.

Les sept hommes s'étaient placés à un tournant de la route, un poste qui leur permettait d'observer leurs cibles arriver sans être remarqués. Comme d'habitude, une partie d'entre eux attaquerait les voyageurs par l'arrière avant que les autres ne leur coupent la route. Les voyageurs seraient ainsi pris en tenaille entre leur deux groupes et ils pourraient les écraser.

Depuis un an qu'ils s'étaient réunis pour survivre par eux-mêmes dans la forêt, loin des maîtres et des impôts, ils avaient eu le temps de roder leurs attaques contre les voyageurs qui s'aventuraient sur cette route dangereuse, non entretenue et bordée de trop rares villages. C'était d'ailleurs bien pour cela qu'ils avaient été envoyés coloniser ces terres : rendre la route plus sûre grâce à l'établissement d'un village. Ce plan s'était révélé être une grande réussite. Grâce à l'expérience acquise lors des précédentes attaques, les hommes étaient sûrs d'eux et n'avaient pas besoin de beaucoup se concerter pour mener l'attaque à bien. Chacun était à sa place, patientant silencieusement, attendant le signal de leur chef pour agir.

Le claquement des sabots des chevaux sur la route et le grincement des roues d'une charrette se firent entendre et tous les hommes se tendirent, attendant que le petit convoi dépassât le tournant de la route. Dans l'ombre d'un gros tronc qui le dissimulait à la vue de tous hormis de ses hommes, le chef leva le bras ; lorsqu'il l'abattrait, ils attaqueraient.

Les voyageurs passèrent le tournant, et l'étonnement saisit les hommes. Ces voyageurs n'étaient pas des humains, mais des nains. Toutefois, le chef se reprit vite et donna le signal d'attaque. La charrette des nains devaient regorger de richesses, et s'ils mettaient la main dessus ils pourraient quitter la forêt et s'installer ailleurs, dans le luxe, et pourraient bâfrer tous les jours à s'en faire éclater la panse. Ce convoi, ces nains, c'était la promesse d'un avenir radieux.

Les deux vagues d'attaques se jetèrent sur les nains. Juchés sur leur poney, les nains pouvaient atteindre plus aisément le torse et la tête des hommes, mais ces derniers n'avaient pas à se baisser pour blesser et tuer leurs adversaires ; l'équilibre entre eux était donc rétabli, et donnait lieu à une véritable boucherie. Les cris, les hurlements, les chocs des armes, les hennissements des poneys faisaient fuir tous les animaux alentour et de nombreux oiseaux s'éloignaient à tire d'aile tandis que les charognards de la forêt, corbeaux et pies en tête, venaient humer l'odeur du sang. La mêlée était totale, le sang et la boue maculaient les combattants, et les poneys terrifiés ajoutaient au chaos ambiant.

Le chef du groupe sentait la terreur glisser le long de son dos, suivant le chemin tracé par la sueur. L'attaque n'était pas censée se dérouler ainsi. D'ordinaire, les voyageurs qu'ils attaquaient prenaient peur et ne leur opposaient qu'une faible résistance. Jamais aucun d'entre eux ne s'était battu avec autant de rage et de détermination. Ses bras faiblissaient, la sueur et le sang lui piquaient les yeux, et il avait l'impression d'être seul au milieu d'un tourbillon barbu de bois, de métal, de sang et de hurlements.

Et il était bel et bien seul. Tous les autres hommes étaient morts ou inconscients, et il les rejoignit d'un coup de hache en plein visage qui éclata ses chairs, ses os, faisant jaillir sang, lymphe, échardes d'os et éclats de dents. Un voile noir tomba sur sa douleur et son corps s'affaissa dans la boue, mou et désarticulé.

La couleur du ciel et la luminosité avaient changé, et Dlani commençait à se demander pourquoi les hommes n'étaient pas encore revenus. Elle avait profité de leur absence pour trainer, rêvasser, et natter ses cheveux. Mais le jour commençait à décliner, et elle ne se sentait pas très rassurée à l'éventualité de passer la nuit seule. Il fallait qu'ils reviennent.

C'était étrange de se dire qu'elle avait besoin d'eux, qu'elle s'inquiétait de leur absence. Ils la figeaient dans la situation présente, ne lui permettaient pas de vivre et de revenir à une existence normale, au village, avec les siens, ainsi qu'elle continuait malgré tout de l'espérer. Et pourtant elle ne pouvait pas se débrouiller sans eux.

Comme elle ne les voyait toujours pas revenir, Dlani se décida à aller jusqu'à la route, là où elle savait qu'ils tendaient leurs embuscades. Elle devrait être prudente et silencieuse, car ils n'apprécieraient certainement peu qu'elle vienne ainsi les espionner ; du moins serait-ce probablement ainsi qu'ils interpréteraient son comportement. Et dans cette partie de la forêt qu'elle connaissait moins que les abords de la grotte et le chemin jusqu'à la rivière, ce ne serait pas ce qu'il y aurait de plus aisé.

Elle remarqua immédiatement le silence pesant qui régnait à proximité de la route, silence qui renforça l'angoisse qui était peu à peu née en elle à mesure qu'elle avançait. Pas un chant d'oiseau, pas un froissement de feuilles mortes. Elle n'entendait que sa propre respiration, l'air froid lui brûlant le fond de la gorge et les poumons. Indécise, elle resta quelques minutes appuyée contre un arbre, la main sur la poitrine pour calmer les battements de son cœur.

Le silence imposait toujours sa chape de plomb et elle osa enfin aller jusqu'à la route. Lorsqu'elle y posa le pied, un impressionnant vol de corbeaux fuit les lieux en croassant à qui mieux mieux, dévoilant le tableau qu'ils dissimulaient pudiquement jusqu'à présent. Dlani se retourna, pliée en deux, et rendit le peu qu'elle avait avalé depuis qu'elle était levée. Même les yeux fermés, les paupières scellées à en être douloureuses, elle revoyait la scène entraperçue. La couleur éclatante du sang et des chairs éclatées tranchait sur la terre et la forêt ternes, mortes, aux couleurs d'un hiver qui ne faisait que commencer. Et le corbeau qui s'acharnait sur un œil qu'il ne parvenait pas à arracher de son orbite...

Elle devait fuir ce charnier, immédiatement.

Dlani ne savait plus depuis quand elle marchait, mais elle ne s'était pas arrêtée depuis qu'elle avait découvert les sept hommes morts sur la route. Elle ne réfléchissait que par intermittences, quand les images du massacre voulaient bien la laisser en paix, mais elle savait qu'elle ne pouvait pas retourner jusqu'à la grotte, rester dans la forêt. Les démons qui avaient tué les hommes pouvaient toujours être là et s'en prendre à elle. Elle devait fuir leur domaine au plus vite, en espérant qu'ils lui pardonnassent d'avoir profané leur forêt pendant si longtemps. Les hommes avaient été tués pour expier, mais elle qui n'avait jamais pris une vie en ces lieux pouvait espérer la clémence des esprits.

La nuit tombait rapidement et Dlani frissonnait. Elle n'avait rien pris pour affronter la nuit, le froid, la soif et la faim, mais elle ne pouvait pas revenir en arrière. Toujours avancer, vers la sortie de la forêt, hors du territoire des démons. Ses jambes tremblaient sous elle et elle éprouvait de plus en plus de difficultés à avancer, mais il était hors de question qu'elle s'arrête ; même quand l'obscurité serait totale, elle continuerait d'avancer en se guidant avec les buissons denses qui bordaient la route. La forêt basculait dans l'autre monde, et les habitants de ces deux univers se mêlaient temporairement pour déchaîner tous les cauchemars de la jeune fille. Elle ne reconnaissait plus les bruits auxquels elle était habituée et sursautait très régulièrement. Le hululement des chouettes lui faisait dresser les cheveux sur la nuque. Mais le pire était les yeux qu'elle voyait briller dans l'ombre des buisson, à l'affut, prêts à se jeter sur elle pour la dépecer, la mettre en pièce et la dévorer vivante.

_ Je suis innocente, je n'ai jamais tué un seul être vivant de cette forêt. Épargnez-moi, laissez-moi vivre, je vous en supplie.

Elle répétait inlassablement cette litanie, se saoulait de ces mots jusqu'à ne plus sentir son corps. Et ses pieds qui avançaient toujours, comme malgré elle, la portant malgré la fatigue, malgré la terreur, malgré le sol irrégulier.

Un hurlement dans la nuit, profond, modulé, qu'elle sentit prendre vie dans ses entrailles. Un loup, un loup était sur ses traces. Les esprits avaient rendu leur jugement, et ils l'avaient condamnée à mort. Un nouveau hurlement, plus proche cette fois, et elle vit les yeux du monstre briller à quelques mètres d'elle.

Dlani tomba à genoux, les mains jointes, bafouillant des prières indistinctes. Le loup avança dans sa direction, lentement, la tête basse, le regard rivé vers elle. C'en était fini pour elle, elle était déjà morte. Elle le vit se rassembler, bondir, hurla, et le monde bascula.

Rédigé par Anaterya

Publié dans #Humains, #Nains

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