Au lever du soleil

Publié le 9 Août 2013

Laïné déposa son ouvrage sur la table à côté d'elle et resserra son châle autour de ses épaules. Malgré les tapisseries sur les murs et les fourrures sur le sol, la pièce était glacée, et aucun feu ne tentait de réchauffer l'atmosphère. Le babil incessant de ses suivantes irritait Laïné et elle leur intima de se taire. Dans le silence pesant qui s'en suivit, la dame se leva et alla la fenêtre brillante de givre. Tout était calme dans la cour du château, seuls quelques serviteurs s'activaient, s'occupant des animaux, pataugeant dans la neige fondue et la boue gelée. Au-delà des remparts, Laïné savait que des hommes creusaient la tombe de son défunt mari.

Une vague de mépris et de haine monta à l'assaut de Laïné à la pensée de son époux mais se brisa contre le masque d'impassibilité qu'elle s'était forgé au cours des années. La mort de son époux ne l'attristait en aucune façon, mais il avait encore réussi à gâcher son existence. Elle passait l'hiver à la cour, dame de compagnie de la reine Inad, lorsqu'il avait soudain eu la bonne idée de partir inspecter ses terres, sans elle. Elle l'avait vu partir avec soulagement, savourant à l'avance les mois à venir, loin de sa présence, de son intransigeance et de ses colères. Et il avait fallu qu'il meure, ici, dans ce château misérable, à la limite des terres civilisées. Il était mort sur ses terres, et devant donc y être enterré, et elle n'avait d'autre choix que d'assister à son enterrement. Elle avait donc dû quitter la cour, son confort et sa vitalité, pour un voyage de dix jours sur de mauvaises routes, dans le froid, et avec des servantes dont la proximité constante lui portait sur les nerfs. Le seul point positif était le froid qui avait conservé le cadavre, cadavre exposé dans la grande salle du château jusqu'à ce qu'il soit porté en terre. Cela lui avait évité la vue de son mari en décomposition, et avait privé celui-ci du dernier affront qu'il aurait pu lui faire. Et cette stupide coutume qui interdisait de faire du feu sous le même toit qu'un mort ! En cette saison et sous ce climat, c'était d'une idiotie sans pareil. Mais elle devait se plier aux traditions, agir selon ce que l'on exigeait d'elle, de son rang. Elle portait donc toujours sa lourde tenue de voyage, son châle, ses mitaines et ses bottes fourrées. Heureusement que les cuisines se trouvaient dans un bâtiment construit un peu à l'écart et n'étaient pas reliées au château ; le repas était tiède lorsqu'il lui arrivait. Et elle ne pouvait même pas rejoindre les soldats serrés autour de leurs poêles sur le chemin de ronde ; ils l'auraient regardée comme si elle commettait un sacrilège, quoi qu'ils ne lui auraient rien dit. Elle ne pouvait rien faire d'autre que rester sous le même toit que le corps de son mari jusqu'à ce qu'il soit porté en terre. Au moins ses enfants avaient-ils la chance d'échapper à ce calvaire. Il était toujours mieux que les enfants soient présents à l'enterrement de leurs parents, mais ce n'était en rien une obligation. Si elle était morte avant son époux, il n'aurait pas non plus été obligé de l'accompagner jusqu'à la tombe. Il n'y avait que les femmes qui devaient se sacrifier ainsi.

Laïné aperçut du mouvement dans la cour, un serviteur revenait du petit bois dans lequel se trouvait le cimetière. Elle espérait qu'il allait lui annoncer sa délivrance prochaine. En effet, on frappa à la porte du salon quelques minutes plus tard et l'un de ses suivantes sortit de la pièce afin d'aller voir ce dont il retournait. Elle revint rapidement.

_ Ma dame, la tombe est creusée, l'enterrement aura lieu cette nuit.

Laïné réprima un soupir de soulagement et tourna de nouveau la tête vers la fenêtre.

_ Allez préparer mes vêtements, je vous rejoins dans ma chambre.

Les trois suivantes sortirent en silence, sur une révérence que leur maîtresse ignora, et Laïné s'autorisa enfin un sourire. Plus que quelques heures avant sa libération.

La grande salle était lugubre, plongée dans l'obscurité et emplie de chuchotements. Bien peu de personnes entouraient le corps, mais un enterrement était chose intime, au contraire de la présentation du cénotaphe. En plus de Laïné et de ses suivantes, il n'y avait que le régisseur du domaine, le chambellan et l'écuyer du défunt ainsi que les serviteurs chargé de porter le corps dans la salle.

Dès que le soleil disparut à l'horizon, des hommes situés juste à l'extérieur du château allumèrent des torches et les serviteurs soulevèrent le corps puis se mirent en marche. Les sept autres personnes présentes suivirent, Laïné en tête. Plus personne ne parlait, on n'en entendait que le bruits des pas, les halètements des porteurs ainsi que les grognements des animaux dans leurs abris.

Laïné sentait la morsure du froid jusque dans ses os, et elle éprouvait des difficultés à marcher. De plus, la lumière des torches n'était pas assez forte pour qu'elle voit distinctement où elle mettait les pieds. Il s'agissait probablement du pire enterrement auquel elle avait jamais participé. Et cela allait durer toute cette maudite nuit.

La procession pénétra dans le bois qui s'étendait à quelques centaines de mètres des remparts et s'avança entre les arbres, sur un petit chemin récemment tracé. Elle entra dans le cimetière qui n'accueillait encore aucun corps. Les serviteurs qui avaient creusé la tombe avaient également disposé tout autour des bancs et un fauteuil. Laïné s'assit dans le fauteuil qui lui était destiné tandis que ses suivantes et les officiers de son mari prenaient place sur les bancs. Les porteurs de torches se déployèrent autour de la tombe tandis que le corps y était lentement descendu.

Malgré le froid glacial, les hommes ne se pressaient pas pour reboucher la tombe une fois qu'ils y eurent descendu le corps. Ils savaient qu'ils devraient jeter la dernière pelletée de terre juste avant le lever du soleil et qu'agir rapidement ne les avancerait en rien. Les efforts qu'ils faisaient leur permettaient au moins de se réchauffer légèrement. Il n'en allait pas de même pour les autres personnes assistant à l'enterrement. Laïné sentait à peine ses pieds, alors que la cérémonie avait à peine commencé, et ses doigts s'engourdissaient. Heureusement, sa guimpe et ses voiles protégeaient ses oreilles et son visage du froid mordant.

Le froid, le silence, uniquement brisé par les grésillements des torches, le bruit des pelletées de terre et les halètements, parfois un éternuement, l'immobilité et l'ennui. Tout ceci pesait lourdement sur Laïné et elle sentait ses paupières s'alourdir, se fermer. Elle parvenait toujours à se tenir droite, son dos ne touchant même pas le dossier du fauteuil, mais sa volonté faiblissait. Sans qu'elle s'en soit rendue compte, Laïné s'était endormie.

Une main pressa doucement l'avant-bras de Laïné qui émergea de son sommeil en un clin d'œil. La tombe de son époux était presque totalement rebouchée et le ciel rosissait légèrement à l'est. L'enterrement était presque terminé et son somme l'avait ragaillardie, même si tous ses membres étaient gourds. Elle se frottait les mains et tapait du pied sur le sol pour réactiver sa circulation sanguine et retrouver des sensations.

La dernière pelletée de terre fut jetée dans la tombe au moment-même où le soleil se levait et apparaissait entre les arbres dénudés. Laïné sentit avec plaisir la lumière du soleil caresser son visage. Elle revenait à la vie et se réjouissait à l'idée de prendre un bain bien chaud devant un feu ronflant dans la cheminée. Le soleil, la chaleur, la vie, Laïné voulait s'en repaître à jamais.

Rédigé par Opale Ay'ny

Publié dans #Humains

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Commenter cet article

belethiel 22/10/2013 21:32

ça donne envie de connaitre la suite de la vie de Laïné... bientôt peut-être ? Ou une autre de ses aventures...