Dans les flammes

Publié le 31 Mai 2013

La matinée était calme au village, les hommes étaient à la chasse et les femmes préparaient la bière de racines. Les chants traditionnels rythmaient leurs gestes que ponctuaient des éclats de rire. Alors que la chaleur se faisait plus oppressante, l’activité ralentissait et les conversations mourraient.

Cette torpeur vola soudain en éclats lorsque les hommes revinrent de la chasse, criant, frappant les troncs de leur lance sur leur chemin, imitant des cris d’animaux. En plus du gibier qu’ils avaient abattu, ils portaient un de leur compagnon, inconscient.

Une femme se précipita jusqu’à la hutte du chamane pour le prévenir qu’un des villageois avait besoin de ses pouvoirs. Les hommes amenèrent le blessé et l’étendirent sur une couche.

_ Que lui est-il arrivé ?

_ Il a été mordu par un serpent, vieux feu. À la cheville.

Le chamane observa la blessure, boursoufflée et violacée.

_ Quel type de serpent ?

Un des chasseurs lui tendit une besace d’écorce contenant le corps et la tête du serpent. Le chamane l’étudia puis chassa tous les villageois qui étaient entrés dans sa hutte afin d’officier en paix, l’esprit libre.

Il examina le corps du blessé, descendant de sa tête à ses pieds, prenant son pouls, sa température. Au lieu d’être humide et marbrée d’ocre et de vert, sa peau était pâle et sèche. Sa respiration difficile, et il délirait.

Le chamane prit dans une courge évidée un onguent rougeâtre qui dégageait une forte odeur, l’appliqua sur la cheville blessée de l’homme et le maintint à l’aide feuilles séchées. Il fit chauffer de l’eau au-dessus du feu, y jeta, après qu’elle eut commencé à bouillir, diverses plantes séchées. Dès que l’infusion fut prête il en fit boire quelques bonnes gorgées à son malade puis fit de même.

 

Le noir. Le froid. Un vide qui s’étendait dans toutes les directions. Il n’avait plus de corps, plus de sensations. Il n’était plus qu’esprit.

Des courants de douleur, des filaments tout autour de lui, une toile dans laquelle il était prisonnier. Un feu noir, terrifiant, l’entourait de ses langues malfaisantes, refroidissait son esprit. Des images dans les flammes, des visages de démons. Ils le pressaient, l’aiguillonnaient de leurs dents. Une ronde sans fin. S’échapper. Les fuir. Mais la douleur était si forte, elle le clouait sur place.

Dans le noir des ombres se dessinaient, fugaces, instables. Se concentrer sur l’une d’entre elles, s’attacher à sa réalité. Mais elles s’obstinaient à lui échapper. Concentration, obstination. Tendre son esprit vers l’ombre, s’y fondre.

Noir et bleu. La couleur du feu changeait, sa douleur aussi. Froid. Il avait terriblement froid. Le froid anesthésiait son esprit, ses pensées, ses réactions. Des aiguilles le transperçaient, déchiraient ses entrailles. Les langues bleues le léchaient. Sa peau gelait à leur contact.

L’ombre était à sa portée. Elle ne s’évanouit pas. Il s’accrocha à elle, comme sur un arbre avec ses ventouses. L’ombre vacillait, mais il tenait. Se stabiliser. Se maintenir. Attendre les autres ombres. Ne pas se précipiter, malgré le temps qui filait.

Plus aucune sensation. Trop de douleur. Il était à peine conscient. Mais les flammes changeaient de nouveau de couleur. Le froid refluait. Les démons bleus relâchaient leur pression. La sécheresse. Sa peau se desséchait, craquait. Son corps rétrécissait, trop petit pour lui. Plus aucun mucus pour le protéger.

Une nouvelle ombre. Brune. Il s’y amarra malgré son opposition. Elle se rebellait, il l’amadouait. Elle accepta sa présence. L’effort avait été grand, il devait remobiliser ses forces. Se concentrer. Distinguer les autres ombres qui se mouvaient à la limite de sa perception. Passer de l’une à l’autre.

Un corps trop petit. Des organes qui explosaient. Ses sens l’abusaient. Mais la douleur était toujours là. Son sang. Son sang bouillonnait dans ses veines. Froid et chaud. Tout son corps en mouvement, agité de tremblements. Son esprit se délitait.

La douleur le traversa. Son esprit se braqua. Erreur. Il s’obligea à accepter la douleur, s’y mêler. La diluer. Le temps passait trop vite à son goût. Il n’était plus dans le noir. Son monde était violet et bleu. Une autre ombre, en forme de flamme. Il se coula jusqu’à elle, l’imita, s’y glissa. Chaleur bouillante. Il laissa son esprit chauffer, rejoindre la température de la flamme. La chaleur n’était plus.

Pulsations. Douleur. Pulsations. Un corps comprimé. Des vagues de sensations. La dérive.

Un autre esprit. Il le sentait, il en était proche. Encore une ombre, encore une flamme. Il l’avala, la dépassa. Envelopper l’autre esprit du sien. Cet esprit était si ténu. Il se coula dans le corps meurtri. Parcourir ses veines. Guérir les blessures. Apaiser les douleurs. Il prenait de grandes précautions, méticuleux. Ses forces faiblissaient.

Le feu l’entourait. Le feu divin. Le feu purificateur. Les pulsations abandonnaient. Son corps se dilatait. La douleur cédait la place.

Il gardait l’autre esprit bien au chaud dans le sien. À l’abri. Repartir. Remonter. Retrouver le monde physique. Lutter contre les ombres qui voulaient le retenir.

 

Le choc du retour dans son corps fut plus violent que ce à quoi le chamane s’était attendu. Assis sur un tabouret, il lui fallut de nombreuses inspirations pour calmer les battements de son cœur. Il se leva enfin et s’approcha du chasseur, toujours étendu sur la couche. Sa peau était de nouveau humide et fraîche, même si les couleurs n’y étaient pas encore revenues. Il avait réussi.

Il sortit de sa hutte et s’adressa à l’une des femmes qui attendait anxieusement des nouvelles.

_ Il est hors de danger maintenant.

Aussitôt, elle appela des renforts, et deux hommes entrèrent dans la hutte du chamane. Ils soulevèrent le chasseur et le transportèrent dans sa propre hutte.

 

La nuit était tombée sur la jungle. Le chant sauvage et mystérieux des profondeurs sylvaines enveloppait le village, rapprochaient les Enfants du Feu. Un grand feu brulait au centre du village, dans le cercle des huttes. Ils étaient tous là, y compris le blessé, appuyé sur un coude, à écouter les légendes, à observer les chasseurs mimer les animaux de la jungle.

Le chamane était présent également, assis sur son tabouret, une petite fille dormant dans ses bras. Bercé par les lueurs du feu, les voix et les rires, il repensait à sa traversée du monde des esprits. Il avait certes sauvé le chasseur, mais cela n’avait pas tenu à grand-chose. Il avait été trop lent, il avait dépensé trop d’énergie, il était presque arrivé trop tard. Il avait également eu du mal à revenir. Il était assez lucide pour savoir que ses forces faiblissaient, que son pouvoir commençait à lui échapper. Il devait agir avant qu’il ne soit trop tard.

Son regard survola l’assemblée, s’attardant sur les enfants. Il allait devoir faire ce qu’il avait toujours retardé, car sa propre fin lui aurait semblé bien trop proche. Mais il ne pouvait plus reculer plus longtemps. Il lui fallait un apprenti pour lui succéder.

Rédigé par Opale Ay'ny

Publié dans #Enfants du Feu

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