L'apprenti sorcier

Publié le 8 Février 2013

On frappa à la porte et Krilan leva les yeux du livre qu’il était en train de lire. Il fit un signe et son apprenti ouvrit la porte, laissant entrer un nain en armure. Celui-ci fit quelques pas dans l’atelier et s’arrêta, fixant Krilan du regard.

_ Maître, le Seigneur de la cité vous demande, il a besoin de vos connaissances.

Le nain blond ferma à regret son livre ; ce n’était pas aujourd’hui qu’il allait pouvoir terminer sa lecture sur les modes de reproduction des orvets des roches et réfléchir à leur soudaine infertilité. Il se leva et son apprenti lui présenta sa cape. Prêt à sortir, il l’observa d’un regard noir.

_ Tu connais les règles : durant mon absence, tu ne lis aucun livre de magie, et tu ne t’amuses pas à essayer tes pouvoirs.

Le jeune Zarkin acquiesça et son maître sortit enfin, escorté par le soldat venu le chercher.

Dès que l’apprenti fut seul, il sourit malicieusement.

Son maître ne lui laissait pas beaucoup de liberté et l’abreuvait de théorie au lieu de lui laisser manipuler la magie. Pourtant celui-ci l’avait choisi parce que le jeune nain la sentait et qu’avec de l’entraînement et de la pratique il pourrait la contrôler et l’utiliser. Et au lieu de le faire s’exercer, Krilan le cantonnait dans des tâches subalternes, lui faisait nettoyer l’atelier, lui faisait lire de nombreux volumes à propos desquels il devait prendre des notes, et refusait qu’il l’observe dans la plupart de ses travaux.

Mais l’entretien de son maître avec le Seigneur allait certainement durer longtemps, et il avait donc du temps devant lui pour explorer plus avant l’atelier, et utiliser enfin ses dons qui ne demandaient qu’à s’exprimer. Cette perspective était des plus stimulantes et l’excitation lui brûlait les doigts.

Alors qu’il tournait en rond dans l’atelier, touchant tout ce qui lui tombait sous la main, il se rendit compte qu’il ne savait pas réellement comment faire de la magie. Cette révélation le cloua un moment sur place, les yeux dans le vide. Il réalisa alors que l’obstination de son maître à lui faire ingurgiter de la théorie n’était pas sans fondement. Mais s’il ne pouvait pas invoquer de magie, que pouvait-il faire ? Il n’allait tout de même pas rester assis sur son tabouret à observer les chauves-souris de compagnie de son maître voleter dans leur cage !

Non, il avait bien mieux à faire. L’atelier était encombré d’un bric-à-brac assez impressionnant, et si son maître en connaissait l’inventaire par cœur, Zarkin ne savait pas ce que contenaient les flacons sur les étagères, les armoires et les coffrets ; il n’y touchait que pour faire les poussières.

Sa décision prise, il s’attaqua immédiatement au bureau de son maître. Le meuble n’était que tiroirs, mais le premier qu’il tenta d’ouvrir lui résista, alors qu’il n’avait pas de serrure et qu’il paraissait tout à fait normal. Le nain poussa un juron fleuri qui résonna sous les voutes de pierre et le fit sursauter. Si son maître protégeait tout par magie, son exploration allait vite tourner court. Mais il avait encore du temps devant lui, et il n’allait pas abandonner aussi facilement.

Le deuxième tiroir auquel il s’attaqua contenait une magnifique collection de crochets de serpent et il grimaça en le refermant ; il espérait qu’il n’aurait pas à s’en servir dans le cadre de son office. D’autres tiroirs dévoilèrent de la correspondance, des statuettes de canard dont il ne voyait pas l’intérêt, une impressionnante collection de bougies, une réserve de plumes d’oie et de bouteilles d’encre, et d’autres objets qui n’avaient rien de magiques. Alors qu’il espérait faire des trouvailles dans le bureau de son maître, Zarkin était pour le moins dépité.

Il passa donc aux armoires. La première qu’il ouvrit contenait un bel ensemble d’ingrédients animaux destinés à la fabrication de potions, pattes d’oiseaux, langues de chats, glandes anales de putois, carapaces de tortues, peaux de lézards, etc. L’odeur était forte, et il referma rapidement la porte de l’armoire. Lorsqu’il ouvrit la suivante, plusieurs livres s’en échappèrent et un gros volume lui écrasa le gros orteil.

Zarkin cria de douleur, sautillant en tenant son pied blessé, avant de s’effondrer dans le fauteuil de son maître. Des dieux ou des esprits s’acharnaient à le détourner de son projet, mais il n’allait pas se laisser faire aussi facilement !

Dès lors que la douleur se fut dissipée, il se remit sur ses pieds. Après avoir rangé les livres dans l’armoire, il décida de s’attaquer aux étagèrent ; normalement, elles ne risquaient pas de lui tomber sur la tête.

Il ouvrit plusieurs flacons, les reposant à leur place à chaque fois. Là encore, il n’y avait rien d’intéressant, à part des liquides de couleur, d’odeur et de consistance pour le moins variées. Parfois, de la fumée s’en échappait et tout le liquide s’évaporait. Cette réaction l’étonnait, et il ne parvenait pas à en comprendre l’origine. Jamais dans aucune de ses lectures il n’avait entendu parler de liquides s’évaporant aussi rapidement.

Son exploration touchait à sa fin, et il n’avait rien trouvé qui lui permette de pratiquer la magie. Il s’enfonça de nouveau dans le fauteuil de son maître, observant l’état de l’atelier. Il avait fait de son mieux pour remettre chaque chose qu’il avait touchée à sa place, mais on voyait tout de même clairement que quelqu’un avait fouillé les lieux.

Alors que Zarkin soupirait en pensant au rangement qui l’attendait, de grosses gouttes d’eau lui tombèrent sur le visage. Il leva le nez au plafond et de nouvelles gouttes lui tombèrent dans les yeux. Comment de l’eau avait-elle pu s’infiltrer jusque là alors que sa gestion était un point central du gouvernement des cités ? Une telle infiltration devait être rapportée au plus vite au Seigneur de la ville, et son maître devrait se charger ensuite d’en étudier l’étendue.

Tandis qu’il réfléchissait à la situation, il sentit une vive douleur dans son dos et se leva en précipitation. Massant ses côtes douloureux, il regarda le fauteuil et en resta comme deux ronds de flan : une branche avait poussé au fauteuil de bois.

Définitivement, il ne comprenait plus rien à la situation.

 

Un cri retentit dans la rue et l’arracha à sa perplexité. Se demandant ce qui se passait, et saisissant l’occasion de sortir de cet atelier qui commençait à l’oppresser, Zarkin se précipita hors de la pièce. Ce qu’il vit dans la rue le cloua sur place.

Des fissures s’ouvraient dans la pierre, de l’eau en bouillonnait, et des doigts de pierre surgissaient de partout, du sol, des façades des maisons, ou du plafond à plusieurs dizaines de mètres au-dessus de Zarkin. Dans ces failles des branches poussaient, se dressaient, s’étoffaient.

Ces manifestations effrayaient les passants et les voisins de l’atelier, d’autant plus que les branches semblaient prendre un malin plaisir à les attraper par les chevilles ou d’autres parties du corps et à les faire tomber. Des fissures du plafond commençaient à tomber des morceaux de roches. Soudain, un geyser jaillit du sol et projeta un nain bien dodu à plusieurs mètres dans les airs, qui tomba comme au ralenti sur un buisson qui avait soudain poussé et dans lequel sa barbe s’emmêla. Une racine attrapa la cheville d’un vieux nain qui s’étala dans une flaque de boue alors qu’une jeune naine qui fuyait se prit les pieds dans l’ourlet de son jupon et roula sur le sol dans un nuage de volants et de dentelles.

Ça criait et ça couraient dans tous les sens, les nains cherchant à fuir le plus loin possible. Mais ils avaient beau fuir, le chaos s’intensifiait et gagnait du terrain.

Zarkin assistait à tout cela, les bras ballants. Il devait être à l’origine de tout ça, il avait dû libérer quelque chose en fouillant dans l’atelier, mais il était incapable de savoir quoi, ni comment arranger les dégâts. La seule chose dont il était absolument sûr, c’est qu’il passerait un sale quart d’heure dès que son maître reviendrait et aurait régler les problèmes.

Par-dessus le brouhaha ambiant il entendit le lourd martèlement des bottes ferrées des soldats de la cité qui se rapprochait rapidement. La garde arrivait à la rescousse, mais elle fut bientôt débordée et aussi incapable d’agir que le jeune apprenti ou que les nains ayant fui les lieux. Ils essayaient bien de couper les branches à coups de hache, mais les tiges avaient une certaine tendance, voire une tendance certaine à s’enrouler autour du manche des armes pour les arracher des mains des gardes, ou s’en prenaient aux nains eux-mêmes pour les immobiliser.

Des nains arrivèrent porteurs de torches et les lancèrent sur les plantes pour les embrasser, mais l’eau qui n’était pas en reste pour semer le chaos éteignit très rapidement les flammes créant des nuages de vapeur qui ne firent qu’ajouter à la confusion.

Zarkin cherchait à s’enfuir, mais il était au centre de la tempête et son avancée était entravée par les éléments qui se déchaînaient. Il devait sans cesse s’arrêter, voire reculer, en raison des failles qui s’ouvraient devant lui, des stalactites qui se détachaient et manquaient lui ouvrir le crâne, les torrents qui le faisaient tomber sur le dos et le roulaient dans leurs rapides, les buissons qui l’entravaient…

Une voix de stentor résonna soudain sous la voute de la rue et tous les éléments frémirent puis redoublèrent de force et de rage. Zarkin ne comprenait pas ce qui était en train de se passer, mais il sentait bien que l’air était plus épais et qu’il tremblait, comme sous l’actions de forces puissantes et opposées.

Les éléments semblaient résister de leur mieux, les buissons devenant plus denses et plus résistants, les pierres plus lourdes, même si nombre d’entre elles explosaient, expulsant des éclats de partout, l’eau était de plus en plus chaude, s’évaporait et emplissait l’air de vapeur.

L’apprenti était de plus en plus apeuré et il se débattait contre les éléments qui le retenaient, qui l’oppressaient. Il commençait à avoir du mal à respirer, autant en raison de la vapeur d’eau et des branches qui enserraient sa poitrine que de sa peur.

Puis la pression se relâcha, lentement au début, puis de plus en plus rapidement, et le nain retrouva son souffle.

Pas pour très longtemps.

Allongé sur le sol boueux dans la rue dévastée, les vêtements en lambeaux et la barbe emmêlée, il vit une grande ombre se dresser devant lui. Il leva les yeux et vit la silhouette de son maître, les poings sur les hanches. Sa barbe empêchait que Zarkin distinguât son expression, mais ses yeux plissés disaient bien à quel point le maître des pierres était en colère. L’apprenti rentra la tête dans les épaules, anticipant des coups ou des cris qui ne venaient pas. À la place, une voix terriblement calme qui le glaça jusqu’à la moelle de ses os s’éleva.

_ Il y a du ménage à faire.

Rédigé par Opale Ay'ny

Publié dans #Nains

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