Le dernier fils

Publié le 8 Janvier 2013

L’aurore pointait, et le gong du temple résonna dans tous les bâtiments du monastère, appelant les prêtresses à la prière. Ce son puissant et profond tira Duinn de son sommeil. La jeune femme grommela, se tourna avec précaution sur le flanc et pressa un oreiller contre son oreille pour étouffer le bruit. Cela faisait presque un mois qu’elle séjournait au monastère et elle supportait de moins en moins cet appel qui retentissait quatre fois par jour.

Elle replongeait lentement dans le sommeil quand une contraction lui déchira les entrailles et la plia en deux dans son lit. Elle attendit que la douleur ait reflué et que le rythme de son cœur fût revenu à la normale pour attraper le cordon d’appel. Enfin ! Cette première contraction était le signal de sa libération prochaine. Duinn allait pouvoir quitter le monastère, retrouver sa demeure et sa vie sociale.

Les lattes du parquet du couloir gémirent et la porte de la chambre s’ouvrit pour laisser entrer la laïque qui surveillait l’étage des femmes enceintes quand la prêtresse assistait aux offices. La vieille femme fit le tour du lit et se pencha sur Duinn.

_ Qu’est-ce qu’il vous arrive, ma dame ?

Duinn la foudroya du regard, mais retint la remarque acerbe qu’elle avait sur le bout de la langue ; cette femme n’était pas une de ses servantes, elle se devait donc de la ménager, et une confrontation n’allait pas améliorer sa situation.

_ Envoyez chercher la prêtresse aux mains rouges, les contractions ont commencé.

À peine avait-elle prononcé ces mots qu’une nouvelle contraction lui coupait la respiration et lui tirait quelques larmes.

La laïque l’observa, impassible.

_ Sa Sainteté est à l’office, elle ne peut pas venir.

La noble se redressa avec quelques difficultés, s’appuyant sur ses coudes. La sueur collait des mèches de cheveux sur son front et dans son cou.

_ Je ne suis pas une jeune ignorante qui vient ici pour la première fois. C’est mon septième accouchement, je sais comment les choses se passent.

Une lueur rusée passa dans ses yeux.

_ Et la supérieure est de ma famille.

Elle exagérait un peu ses liens de parenté avec la supérieure du monastère, mais cette femme n’en savait rien, et la menace voilée fit son effet. La vieille contourna le lit et sortit de la chambre, marmonnant qu’elle allait envoyer chercher la prêtresse.

Duinn se rallongea, enfonçant sa tête dans les oreillers, et ferma les yeux. L’angoisse qu’elle avait réussi à contenir jusqu’à présent l’attaquait violemment, lui serrant la gorge et lui tordant les entrailles. Elle aurait souhaité se débarrasser de cet être dans son ventre, à tout ce qu’il symbolisait et aux dangers qu’il lui faisait courir.

Une nouvelle contraction l’arracha à ses sombres pensées, la pliant de nouveau en deux.

La prêtresse aux mains rouges arriva sur ces entrefaites, suivie par deux servantes et son apprentie. Elle prit aussitôt les choses en mains, sortant des pots scellés de sa besace et envoyant chercher de l’eau chaude et quelques ustensiles nécessaires à son office.

Duinn suivait ses mouvements du mieux qu’elle pouvait, mais les douleurs lui laissaient de moins en moins de répit. Elle agrippa le poignet de la prêtresse et posa sur elle des yeux voilés et embués de larmes.

_ Pitié…

La prêtresse se méprit sur le sens de cette supplication et lui posa une main fraîche qui sentait bon les herbes médicinales sur le front.

_ Calmez-vous, mon enfant. Tout va bien se passer.

Elle acheva sa préparation, secondée par son apprentie, puis fit signe à une des servantes de redresser Duinn, toujours enfoncée dans ses oreillers. Elle porta un bol à ses lèvres

_ Allez, buvez. Ça vous fera du bien.

La jeune femme connaissait ce breuvage et ne fit aucune difficulté pour le boire. Cela avait un goût de miel, d’absinthe, de houblon et de passiflore. Elle n’appréciait pas beaucoup le mélange, mais elle savait qu’il allait lui apporter l’oubli et l’absence de toute sensation, tout ce qu’elle souhaitait à cet instant. Duinn sentit l’inconscience la gagner, ses sens se brouillaient. Une nouvelle contraction survint, mais elle n’en sentit que l’écho. Ses yeux se fermèrent et sa tête roula sur le côté ; la prêtresse et ses aides pouvaient l’accoucher l’esprit tranquille.

Lorsque Duinn se réveilla, le soleil commençait à disparaître derrière le mur d’enceinte du monastère. La servante qui la veillait avait allumé les bougies et la pièce baignait dans une douce pénombre.

Elle fit glisser une de ses mains sur le drap jusqu’à son ventre en sentit avec plaisir qu’il était vide. Elle redevenait elle-même, libérée de cet être qui lui avait pris dix mois de son existence. Avec soulagement, elle se tourna dans le lit pour s’allonger sur le flanc, jambes repliées, un plaisir dont elle avait été privée depuis qu’elle était au monastère.

La jeune mère ne pensait même pas à son enfant, ni à la question qui l’inquiétait le plus, à savoir quel était son sexe. Pour le moment, elle savourait juste le plaisir d’être de nouveau un être unique, sans aucun parasite pour lui prendre son identité ou sa vie.

Alors qu’elle se reposait, la porte de sa chambre s’ouvrit. Duinn ferma les yeux, redoutant ce qu’on allait lui dire, et le vagissement de son enfant la révulsa. La nourrice ne s’en rendit pas compte, qui babillait avec l’enfant, et contourna le lit pour venir le présenter à sa mère.

Prenant une profonde inspiration, Duinn regarda le petit visage chiffonné qui dépassait de la dentelle blanche.

_ Fille ou garçon ?

Sa voix était encore pâteuse de la potion que la prêtresse lui avait fait boire, mais son anxiété était audible.

_C’est une grande joie, ma dame, vous avez donné la vie à un garçon bien portant.

Duinn gémit et se tourna de l’autre côté, tournant le dos à la nourrice et à son fils. Ce qu’elle craignait s’était réalisé, et elle se sentait démunie, faible. Sa position auprès de son époux était plus précaire que jamais, et il risquait de la répudier, peut être même pire si son propre père ne voulait pas la reprendre. Il était hors de question qu’elle soit ainsi humiliée et qu’elle perde son rang social et son train de vie Elle ne pouvait pas se laisser faire, elle ne pouvait pas abandonner ; il en était hors de question.

Elle se redressa brutalement, sous le regard étonné de la nourrice et de la servante et s’adressa à celle-ci.

_ Va me chercher la supérieure. Maintenant !

La femme se leva précipitamment, la tête baissée, et sortit de la chambre rapidement. Duinn se tourna vers la nourrice et la congédia d’un geste de la main. Celle-ci hésita, mais devant le visage déterminé de la noble, elle sortit et referma la porte derrière, tenant l’enfant serré contre sa poitrine.

Duinn remonta dans son lit pour s’adosser à la tête de lit. Elle réfléchissait à ce qu’elle allait dire à la supérieure du couvent, le meilleur moyen de lui exposer son problème, et de lui demander de l’aide. Elle ne pouvait pas se présenter devant son époux avec un fils. Pas avec un sixième fils. C’était absolument hors de question.

La supérieure rentra dans sa chambre. Une mèche grise dépassait de sous son voile et elle la remit en place tout en s’avançant vers Duinn. Elle prit un fauteuil et s’assit, les bras bien posés sur les accoudoirs. Elle fixait son hôte d’un regard d’acier, mais ses yeux commençaient à se voiler.

_ Puis-je connaître la raison de votre appel, ma dame ?

Duinn déglutit avant de répondre.

_ Votre Sainteté, je désirerais savoir si mon époux est déjà au courant de la naissance de notre enfant.

Elle évitait soigneusement de prononcer le mot « fils », car ce serait accepter un fait qu’elle refusait catégoriquement.

La vieille prêtresse pesa soigneusement ses mots.

_ Je ne lui ai pas encore communiqué la nouvelle, je lui enverrai la lettre demain, ainsi que je le fais toujours. Vous voulez que je lui transmette quelques mots de votre part ?

Le poids sur la poitrine de Duinn s’allégea légèrement, mais sa situation n’avait pas fondamentalement changé.

_ C’est avec vous que je veux parler. Vous ouvrir mon esprit.

La supérieure hocha lentement la tête. Son rôle auprès des humains voulait qu’elle écoute leurs problèmes et qu’elle tâche d’y apporter une solution.

_ Je vous écoute.

_ Vous savez sans doute qu’il s’agit là de ma septième grossesse. Et j’ai n’ai eu qu’une seule fille.

Encore une fois, elle évitait de donner son sexe à son nouveau-né.

_ De plus, je n’ai pas à vous rappeler les règles régissant l’héritage dans ce royaume. Mon époux est un homme important, il a une position de premier plan auprès de sa Majesté, et un rang à tenir. Nos enfants sont eux aussi promis à un brillant avenir. Mais il faudra diviser nos terres en cinq parts égales. Sans oublier l’argent de la dot.

Duinn se tut un instant, se servit un verre d’eau et but lentement, avant de reposer sa coupe sur la table de nuit.

_ Vous comprendrez donc que diviser nos terres en six ne peut que fragiliser la position de notre famille.

La prêtresse pencha la tête sur le côté, comme un oiseau de proie.

_ Cette naissance ne vous arrange donc pas. Mais qu’attendez-vous de moi ? Cet enfant est là, vous ne pouvez pas le faire disparaître.

C’était le moment le plus critique, et Duinn s’arma de courage pour répondre.

_ Mais il peut y avoir un échange.

Tout comme la prêtresse, elle n’envisageait pas un instant de tuer son enfant. Cette idée n’avait même pas effleuré ses pensées. Toutefois, la religieuse éprouvait quelques réticences devant la proposition de Duinn.

_ Et comment comptez-vous procéder à cet… échange ?

_ Vous recueillez au monastère de pauvres femmes sans famille et sans argent pour leur permettre d’accoucher dans un cadre correct, et d’offrir à leurs enfants un avenir autre que celui de la misère qui les attend auprès de leur mère. L’une d’elle a-t-elle accouché aujourd’hui ?

La prêtresse se redressa, ses mains serrant fortement les accoudoirs de son fauteuil.

_ Ce devra être une fille.

Un silence lourd s’installa entre les deux femmes, que seule la respiration sifflante de la prêtresse rompait. Duinn n’osait prononcer le moindre mot, même si elle brûlait de lui demander si elle acceptait cet arrangement. Son interlocutrice finit par se lever de son fauteuil.

_ Je vais aller voir les registres de la prêtresse aux mains rouges.

Duinn inclina la tête pour la saluer, et attendit qu’elle fût sortie pour libérer la tension qui l’habitait, et ses épaules se détendirent. Elle avait peut être une chance de s’en sortir, de conserver sa position et ses honneurs. Tout dépendait du Destin, ainsi que de la bonne volonté de la supérieure. Il lui faudrait ensuite lui accorder certaines attentions pour s’assurer qu’elle garderait le silence, mais cela ne représenterait pas un inconvénient trop significatif.

Elle attendit quelque temps, le cœur battant la chamade, l’attente le disputant à l’angoisse, écoutant tous les bruits de pas et les craquements du plancher provenant du couloir. Enfin, de son pas lent, la supérieure entra, toujours aussi impassible. Elle se rassit dans le fauteuil et croisa les mains sur ses genoux.

_ Les dieux veillent sur vous, ma dame. Une femme a accouché tard hier soir d’une petite fille. Celle-ci est en très bonne santé, et la mère n’est pas aussi dépravée que beaucoup des femmes que nous recueillons ici. Nous allons pouvoir procéder à l’échange.

Duinn ferma les yeux et remercia les dieux avec ferveur. Ses cils étaient perlés de larmes, et elle posa un regard empli de reconnaissance sur la supérieure.

_ Comment allez-vous procéder, votre Sainteté ?

La prêtresse grogna légèrement.

_ Cela ne vous regarde pas, il s’agit de l’organisation interne du monastère.

Sa voix était cassante et ne souffrait aucune réplique. Elle se leva de nouveau et sortit de la chambre, laissant Duinn à son soulagement et sa ferveur. Mais aussi à ses doutes.

Le lendemain matin, peu avant l’aurore, une servante sortit par une porte de dérobée du monastère, un paquet de linge dans les bras et traversa la place silencieuse et déserte. Elle se dirigea vers la maison de la cité et son estrade de l’infamie. Elle s’assura que personne ne la regardait, et déposa sur paquet sur les planches de bois vermoulues.

Dans les linges, un bébé dormait tranquillement, un pouce dans la bouche.

La servante repartit sans un regard en arrière et revint au monastère. Elle se rendit directement dans la chambre de la supérieure, laquelle s’habillait pour le premier office de la journée, et lui fit son rapport. La vieille prêtresse soupira, soulagée, en entendant que tout s’était bien passé.

Elle ne pouvait pas garder le garçon au monastère comme servant, elle ne pourrait pas supporter de le regarder grandir en sachant qui il était réellement, et ce qu’elle avait fait. Il valait mieux que l’enfant soit recueilli par des gens qui ignoreraient tout de ses origines, qu’importe la vie qu’il aurait. Au moins sa conscience ne la tourmenterait pas.

Rédigé par Opale Ay'ny

Publié dans #Humains

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