Le don

Publié le 18 Mars 2013

Landor se balançait d’un pied sur l’autre et, alors qu'un beau soleil de printemps réchauffait ses épaules, elle frissonnait. La masure devant laquelle elle se tenait ressemblait à toutes celles du village, faite de pierre, de bois et de torchis, mais elle la terrifiait. Ce n'était qu'un effet de son imagination, pourtant elle la trouvait sombre, luisante d'humidité et exsudant des effluves malignes.

Et l’angoisse que lui causait la petite habitation n’était rien au regard de celle que générait chez Landor la femme qui y habitait. On disait tant de choses à son propos au village, chacun avait sa version, et toutes étaient bonnes. On disait qu’un de ses ancêtres était un Enfant du Feu, qu’elle avait été élevée chez les elfes, qu’elle était âgée de plus de cent ans, qu’elle était liée aux dieux, qu’elle connaissait le langage des animaux, qu’elle répandait les maladies, que les morts lui obéissaient, et bien d’autres choses encore. Comme tous les membres du village, Landor évitait la sorcière pour ne pas s’attirer un mauvais sort, mais aujourd’hui elle avait besoin de ses talents.

Alors que la jeune femme hésitait encore, la porte de la masure s’ouvrit et la sorcière apparut. Sa besace sur l’épaule, elle partait pour une cueillette.

_ Pas possible d’avoir la paix !

Elle rentra en soupirant dans sa cabane et sa voix s’éleva des ombres.

_ Tu vas rester plantée là jusqu’à prendre racine ? Dépêche-toi de rentrer, ma fille !

Ces paroles, prononcées par la voix rauque et basse de la sorcière, agirent comme un électrochoc sur Landor, et elle entra dans la masure. Elle referma la porte derrière elle et s’assit sur un petit tabouret près du feu. Les braises éclairaient chichement l’unique pièce et, à peine assise, Landor se retrouva avec un furet sur les genoux. La sorcière remit une buche au feu et remua la soupe, avant de poser un regard lasse sur sa visiteuse.

_ Qu’est-ce qui t’amène ici ? C’est ton gros ventre ?

Landor baissa les yeux et rougit. Sa famille n’avait encore rien dit à propos de sa grossesse, mais ça ne tarderait pas à poser un problème.

_ C’est le père.

La sorcière soupira.

_ C’est toujours la même histoire. Tu t’es laissée séduire par ses beaux yeux, et maintenant il ne veut pas t’épouser. Vous êtes toutes aussi cruches !

_ Est-ce que vous pouvez le faire m’épouser ?

_ Je peux le rendre fou amoureux de toi, qu’il ne puisse plus imaginer vivre sans toi. Mais ça ne durera pas, tu devras te faire épouser rapidement.

Landor ne dit rien, déçue. Elle pensait que la sorcière pourrait obliger Milat à l’épouser, que les choses seraient simples, et qu’en sortant de la masure il serait là, à l’attendre, pour lui faire sa demande.

Devant sa mine dépitée, la sorcière ricana.

_ Tu n’imaginais tout de même pas que j’allais faire tout le boulot à ta place ?! Si tu veux ton homme, tu vas devoir faire des efforts.

Mais elle se radoucit et se servit un bol de soupe fumante.

_ Je vais te préparer une potion que tu devras lui faire avaler. Reviens dans quatre jours, elle sera prête. Et tu me ramèneras un lapin !

Landor ne se le fit pas dire deux fois et sortit rapidement de la masure.

Malgré la bruine qui trempait tout, Anel trayait son unique chèvre. La potion était prête, et elle attendait que Landor vienne la chercher. Elle ne tarda pas à voir la jeune femme remonter le chemin menant jusqu’à chez elle mais elle ne s’interrompit pas dans sa tâche. Arrivée devant elle, Landor ouvrit sa besace et lui montra le lapin qu’elle contenait.

_ Voilà ce que vous m’avez demandé.

Elle avait dû se souvenir comment faire et poser un collet, chose qu’elle n’avait plus faite depuis son enfance, afin que personne ne soit au courant de son accord avec la sorcière.

Anel se leva, son seau à la main et lui fit signe de la suivre à l’intérieur. Elle s’assit près du feu et prit un bol.

_ Tu veux du lait ?

Landor s’assit à son tour et fut rapidement assaillie par le furet qui avait senti l’odeur du sang. La sorcière se leva, l’attrapa prestement et l’enferma dans une cage.

_ Alors ?

_ Oui, merci.

Anel remplit le bol et le lui tendit, puis récupéra le lapin. Elle entreprit aussitôt de le dépecer avec des gestes vifs et précis.

La jeune femme ne savait comment réagir. La sorcière semblait à peine se rendre compte de sa présence, et ne se pressait pas pour lui donner la potion qu’elle était censée lui avoir préparée. Elle décida de l’interrompre.

_ Pour la potion…

_ Oui ?

_ Vous l’avez terminée ?

La sorcière hocha la tête, puis suspendit le lapin au-dessus du feu.

_ Tu crois vraiment que je t’aurais dit de venir si ce n’avait pas été le cas ?

Landor rougit sous la réprimande.

_ Je ne voulais pas… Je suis désolée.

Anel secoua la tête.

_ Ne gaspille pas ta salive. Je te l’ai faite, ta potion !

Elle se leva et alla chercher une petite outre suspendue à un chevron de la charpente. Elle l’ouvrit et en renifla le contenu pour s’assurer qu’il s’agissait bien de la bonne potion. Elle revint près du feu et la tendit à la jeune femme.

_ J’en fais quoi ?

_ Mélange-la avec du vin et fais chauffer le tout avant de la lui faire boire. Si tu ne trouves pas de vin, peu importe, mais il faut absolument que tu la fasses chauffer. Autrement, elle n’aura aucun effet.

Landor serra l’outre contre elle, les yeux pleins d’espoir.

_ Comment est-ce que je sais que ça aura marché ?

_ Crois-moi, tu le verras immédiatement.

La sorcière se leva et ouvrit la porte.

_ Et n’oublie pas, la potion ne fera pas tout. Après, ce sera à toi de faire en sorte qu’il te demande en mariage.

Mais Landor ne l’écoutait plus. Elle fixait la porte ouverte sans comprendre ce qu’elle voyait, la peur peinte sur son visage.

Anel se retourna pour voir ce qui la pétrifiait ainsi et elle se tassa sur elle-même.

Des prêtresses, trois, avec des gardes. Elle était déjà morte.

La prêtresse la plus âgée posa un regard froid et impassible sur elle, alors que les gardes démontaient.

_ Femme Anel, tu es soupçonnée de sorcellerie. Tu es maintenant entre les mains de la justice des Dieux.

Sur ces mots, deux gardes l’immobilisèrent et l’un deux lui lia les mains et attacha la corde au pommeau de sa selle.

La prêtresse s’adressa ensuite aux gardes.

_ Attachez également l’autre femme, il faut savoir ce qu’elle fait là. Vous les fouillerez et vous fouillerez aussi cette masure.

Les trois femmes firent faire demi-tour à leurs chevaux, repartant vers le village, laissant Anel et Landor à leur désespoir.

La porte de l’étable grinça et une faible lueur éclaira les stalles vides. Attachée dans la dernière stalle à l’anneau scellé dans le mur, Anel releva la tête, le regard hagard.

Depuis la veille qu’elle avait été arrêtée, la sorcière était plongée dans un état d’hébétude le plus complet. On l’avait attachée là, sans eau et sans nourriture, et personne n’était venu la voir. L’odeur forte des animaux qui imprégnait encore les lieux et les souris qui étaient installées dans les murs étaient les seules choses qui lui rappelaient qu’elle appartenait encore au monde des vivants. Car elle était déjà morte, elle le savait parfaitement. Ce n’était qu’une question de jours avant que son âme ne soit arrachée à son corps et qu’elle ne rencontre les Dieux. Ce savoir la paralysait, lui ôtait toute faculté de penser, la laissant telle une coquille vide.

Des bruits de pas sur le sol de terre battue et des voix lointaines traversèrent le brouillard dans lequel elle baignait. Trois silhouettes la dominèrent, on la détacha du mur et on l’amena jusqu’à un espace libre dans l’étable. Elle se retrouva à genoux face aux trois prêtresses assises derrière une table, tenue fermement par deux soldats.

La scène était incongrue : des socs de charrue rouillés, des jougs fendus et des guides en cuir pourris avaient été repoussés contre les murs afin de dégager un espace pour ce tribunal improvisé. Sur la table branlante s’étalait de nombreuses possessions d’Anel, y compris son furet, enfermé dans sa cage en osier. Les prêtresses étaient totalement déplacées dans ce décor banal et triste et paraissaient encore plus dangereuses.

La plus âgée, qui trônait entre ses deux sœurs, prit la parole.

_ Femme, tu parais devant nous pour des faits de sorcellerie. Nous disposons de témoignages et des preuves matérielles de tes activités.

Elle embrassa d’un mouvement de la main les divers objets étalés devant elle, herbes, animaux, pierres, minéraux, onguents, quelques plaquettes de bois gravées de runes… Et bien sûr, le furet, un animal communément associé à la magie, mais aussi un très bon chasseur de souris.

_ Ta culpabilité est évidente, et tu seras châtiée pour ton crime envers les Dieux. Mais tu peux échapper à la torture et la damnation éternelles de ton âme en avouant tes fautes et en reconnaissant tes perversions.

Anel avait entendu bien des choses sur les prêtresses et les méthodes qu’elles employaient pour punir et purifier les sorcières, et la terreur rampait le long de sa colonne vertébrale. Elle savait bien que seules les prêtresses avaient le droit d’utiliser la magie et de se voir ainsi accorder une parcelle de pouvoir divin, et que la sorcellerie était un sacrilège. Pourtant, elle ne se sentait pas coupable, sa conscience était vierge de toute tâche. Elle se servait de la sorcellerie pour aider les habitants du village, jamais pour nuire.

Elle releva le regard et affronta la prêtresse.

_ Je n’ai rien à avouer ou reconnaître, car je suis innocente.

La prêtresse fit un signe aux soldats. L’un d’eux attrapa la main d’Anel et lui déboita le pouce. La sorcière hurla de douleur et s’effondra, le visage baigné de larmes et le souffle court. Les trois femmes attendirent quelques minutes avant de reprendre.

_ Si tu t’entêtes dans tes erreurs, tu seras exorcisée avant d’être exécutée.

Ces paroles paralysèrent Anel. Les tortures, dans cette vie et après sa mort, la glaçaient de terreur mais ne l’horrifiaient pas comme la mention de l’exorcisme pouvait le faire. Si les prêtresses l’exorcisaient, les liens entre son âme et la magie seraient rompus à jamais, et elle ne pourrait pas espérer se réincarner après que les Dieux l’aient châtiée. Rien ne pouvait être pire, et elle ferait tout ce qui était en son pouvoir pour échapper à ce sort funeste.

L’horreur lui redonnait des forces et elle se redressa, se mit debout, sous le regard interloquée des prêtresses.

_ Je connais la magie, et je maîtrise mon pouvoir. Je décide de son sort, moi seule, et je décide de le donner. J’abandonne mon pouvoir, et je le transmets à l’enfant à naître dans le ventre de Landor.

La puissance qui avait habité Anel disparut et elle s’écroula de nouveau, inconsciente, difficilement retenue par les deux soldats.

Les trois prêtresses restèrent un moment silencieuses, choquées, avant que la plus jeune ne prenne la parole.

_ Est-ce possible ? Peut-elle réellement faire ça ?

La tension était palpable dans l’air, et la prêtresse la plus expérimentée hésita avant de répondre.

_ Je n’ai jamais été confrontée à un tel cas, mais j’ai lu des rapports à ce sujet dans les manuels et les archives du monastère. Une sorcière assez douée peut effectivement se couper de son pouvoir, s’exorciser elle-même, si l’on peut dire, mais le don de ce pouvoir est assez incontrôlable.

_ Peu importe ! Nous ne pouvons prendre aucun risque.

_ Je partage votre point de vue, ma sœur.

Le silence se fit de nouveau, encore une fois interrompu par la jeune prêtresse.

_ Qu’allons-nous faire ?

_ Nous emmenons la sorcière avec nous et elle sera punie et purifiée comme elle le doit. Et la femme enceinte viendra également avec nous. Sa présence chez la sorcière exigeait de toute façon des éclaircissements. Nous la garderons jusqu’à son accouchement avant de décider de son sort, et nous prendrons l’enfant en charge.

La prêtresse se tourna vers les soldats et leur ordonna de ramener la sorcière dans la stalle avant de se lever et de sortir de l’étable, suivie par les deux femmes.

Allongée sur une paillasse dans une masure, soit disant l’habitation du village la plus confortable, enroulée dans sa cape pour éviter d’être assaillie par la vermine, la prêtresse la plus expérimentée de la délégation n’arrivait pas à trouver le sommeil.

Le sort jeté par la sorcière présentait une complication inattendue, mais surtout représentait un danger pour l’ordre du monde, qu’elle était chargée de faire respecter. Les sorcières devaient être éliminées, et voilà que celle-ci, au moment où elle tombait entre ses mains et allait recevoir le juste châtiment de son sacrilège, menaçait de donner naissance à une autre sorcière. Voilà pourquoi les prêtresses devaient prendre l’enfant en charge ; si elle avait effectivement le pouvoir, elle devait devenir une prêtresse et l’utiliser pour la glorification des Dieux. Mais cette enfant devait également être surveillée pour s’assurer que l’âme perverse de la sorcière ne déteigne pas sur elle.

Cependant, cette éventualité n’était pas la pire. Car la femme pouvait mettre au monde un fils, un fils disposant du pouvoir. La prêtresse ne pouvait concevoir une telle abomination. Aucun homme ne pouvait connaître la magie, et elle ne laisserait jamais cela se produire. Un homme connaissant la magie était un affront fait aux dieux, une intervention des forces du mal. Si la femme accouchait d’un fils, il faudrait le tuer immédiatement, ne pas laisser un être pareil vivre ne serait-ce qu’une journée.

Ferme dans ses résolutions et rassurée par la justesse de son raisonnement, la prêtresse trouva enfin le sommeil, un léger sourire sur les lèvres.

Rédigé par Opale Ay'ny

Publié dans #Humains

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Léo 17/04/2013 14:51

C'est dommage qu'on ne sache pas comment ça se termine "vraiment" mais sinon là encore j'ai bien aimé :)

ewells 25/03/2013 22:42

J'aime bien tes petites nouvelles et plus j'en lis plus cela attise ma curiosité sur un point. As- tu déjà essayée d'écrire de la fantasy parodique dans le genre des annales du disque monde ? (

Anaterya 25/03/2013 22:53

J'essayerais bien, mais je ne suis pas sûre d'avoir la tournure d'esprit pour cela. J'ai déjà essayé d'écrire une nouvelle humoristique avec L'apprenti sorcier et je pense que je m'en suis plutôt bien tirée, et ce serait un défi intéressant d'essayer de "copier" Pratchett. En tous les cas je m'attache à sortir des sentiers battus de la fantasy, à éviter au maximum les clichés, même si je pense qu'on ne peut jamais y échapper totalement.