Les clés du pouvoir

Publié le 16 Janvier 2013

Denmar observait à la lueur tremblotante des lampes à huile l’homme assis en face de lui. La salle de la taverne était bondée et les cris des clients, du patron et des serveurs se mêlaient en une cacophonie assourdissante ; le coup de feu de midi était un bon moyen pour organiser une rencontre discrète. Son interlocuteur était petit et très mince, ce qui représentait deux avantages certains pour le projet qu’il allait lui exposer. Le fait qu’il ne fût en ville que depuis moins d’une semaine était aussi un point en sa faveur.

Un serveur leur apporta deux bières et Denmar en avala une bonne gorgée, avant de s’essuyer la bouche d’un revers de la main.

L’autre restait silencieux, ses yeux profondément enfoncés dans leurs orbites restant dans l’ombre. Il sentit pourtant qu’il devait entamer la conversation.

_ Pourquoi est-ce que tu m’as demandé de te retrouver ici ? Qu’est-ce que tu attends de moi ?

Denmar eut un sourire matois, alors qu’une serveuse leur amenait deux bols de ragout de poisson et qu’il accordait à son postérieur un regard appréciateur.

_ Idmeb, c’est ça ?

Le petit homme hocha la tête.

_ J’ai besoin d’un homme agile et discret, pour un boulot à effectuer avant deux jours. Est-ce que tu penses pouvoir t’en occuper ?

_ Payé combien ?

_ Ce qu’il faut voler est à toi. Moins bien sûr la part qui revient à la guilde.

Idmeb plongea sa cuiller dans le ragout, cherchant les morceaux de poisson plutôt rares, réfléchissant à la proposition qui lui était faite. Le plan puait les emmerdes à dix lieues à la ronde, mais excitait en même temps sa curiosité. Et il voulait en savoir plus avant de se décider.

_ Quand est-ce que je me fais arnaquer ? demanda-t-il avec un sourire mauvais.

Denmar éclata de rire, mais redevint rapidement sérieux et lui répondit.

_ Ce n’est pas toi le pigeon, alors profites-en ! Tu es juste l’instrument de l’arnaque.

Le voleur finit par acquiescer, attendant que Denmar lui explique ce qu’il attendait de lui. Ou plutôt ce que d’autres attendaient de lui.

_ Comme je te l’ai dit, il faut que tu agisses avant deux jours, c’est impératif. Tu dois voler quelques pièces chez Endal, le plus grand orfèvre de la ville. Six clés, en or, corail et ébène. D’après ma source elles sont toujours dans son atelier. Tu rentres, tu les prends, et tu ressors, c’est tout.

_ Le client veut une preuve du vol ?

_ Non, il n’en a pas besoin.

Idmeb resta un moment silencieux, les yeux perdu dans sa bière. L’insistance mise sur le délai indiquait que l’objet avait une grande importance, et pas uniquement pour son prix. Cela ne faisait que confirmer sa première impression. Il y avait de la magouille là-dessous, et, selon les suites de l’affaire, il aurait intérêt à garder profil bas pour éviter les emmerdes.

_ Tu me dis que c’est l’orfèvre le plus coté de la ville, il doit donc être assez bien protégé, et en deux jours ne n’ai pas beaucoup de temps pour faire du repérage. Tu as un plan pour que j’entre dans son atelier ?

_ Son atelier est au rez-de-chaussée de sa demeure, et comme toutes les habitations du quartier des trois érables, la sienne est reliée au système d’égout. C’est crade et étroit, mais avec ton gabarit tu n’auras pas de problème à te glisser là-dedans. La canalisation débouche dans l’office, donc tu seras directement dans la place. La bouche d’égout la plus proche se situe en contrebas du lavoir du quartier.

_ Ces clés ont intérêt à en valoir le coup, ce n’est pas dans mes habitudes de me rouler dans la merde des autres.

Denmar finit son ragout et rota bruyamment.

_ Je t’attends ici dans deux jours, alors.

Il posa quelques pièces sur la table, se leva et sortit de la taverne.

Idmeb resta un moment devant son bol de ragout froid et sa bière tiède, à réfléchir à l’offre qu’il venait d’accepter. Il savait qu’il venait de mettre la main dans un panier de crabes, sans en connaître la taille, ni la nature. Il s’agissait de ne pas se faire pincer.

Les cloches du temple et des postes de garde sonnèrent le milieu de la nuit. Idmeb, dissimulé dans l’ombre d’un porche, laissa passer une patrouille du guet puis s’approcha discrètement du lavoir. Il descendit les quelques marches menant au second bassin et s’arrêta avec d’entrer dans l’eau sombre et graisseuse. Là, il enleva sa cape et la rangea dans son baluchon, avant de le cacher dans une anfractuosité de la pierre qu’il avait repérée plus tôt dans l’après-midi. Inspirant profondément, il entra dans l’eau froide, ses mouvements faisant éclater à la surface des bulles de gaz malodorants, et se dirigea vers une bouche d’égout s’ouvrant légèrement au-dessus du niveau de l’eau. Les gros barreaux qui en bloquaient normalement l’accès étaient assez espacés pour permettre le passage de quelqu’un de sa corpulence. Le voleur se hissa dans le boyau puis passa entre les barreaux et s’engagea dans l’égout.

Durant l’après-midi il avait repéré les lieux et connaissait donc la distance approximative séparant le lavoir de la demeure d’Endal. Il déroula la cordelette nouée autour de sa taille et l’attacha à l’un des barreaux ; il l’avait mesuré et fait des nœuds pour connaître les distances parcourues et savoir quand remonter.

Tenant fermement la cordelette, Idmeb s’aventura dans l’égout. La nuit était sombre, et presque aucune lumière ne parvenait jusqu’à lui, alors qu’il n’avait fait que quelques pas. Mais il ne voulait pas encore allumer la petite lanterne qu’il avait emmenée avec lui et continua d’avancer avec précaution. À cette heure de la nuit, aucun déchet n’était jeté dans les égouts et il ne risquait normalement pas de voir ses bottes submergées sous une vague d’eaux usées, mais le fond de la conduite était jonché d’ordure présentant tous les stades de décomposition, et l’odeur âcre prenait Idmeb à la gorge. Il devait faire attention à chaque pas pour ne pas glisser et avançait plié en deux. Après avoir parcouru une vingtaine de mètres, il s’arrêta. À tâtons il sortit son briquet et alluma sa lanterne qui éclaira faiblement l’égout, lui permettant tout de même de distinguer son environnement. Cette lumière incongrue effraya une troupe de rats qui se nourrissait sur des restes de repas et disparurent dans des fissures de la maçonnerie. Le voleur grimaça et attendit qu’ils aient tous disparu de son champ de vision pour reprendre sa marche.

Éclairé par cette lueur blafarde, le boyau lui parut encore plus sordide que lorsqu’il ne faisait que l’imaginer. L’humidité suintait le long des parois et des tâches de moisissures marbraient les briques. Essayant d’éviter de marcher sur les déchets les plus imposants et les plus gluants, Idmeb songeait que malgré les grands airs que se donnaient les riches, d’ici ou d’ailleurs, leurs merdes puaient autant que celles des pauvres ; ils savaient juste mieux la cacher. Et il devait maintenant se trainer là-dedans.

Sa main rencontra le nœud qu’il avait fait sur la cordelette et qui correspondait, selon ses estimations, à la distance entre le lavoir et la demeure d’Endal. Il leva sa lanterne pour mieux voir les parois de l’égout et aperçut, à quelques pas devant lui, une canalisation plus petite. De ce qu’il en savait, elle aboutissait dans l’office. Il éteignit sa lanterne et l’accrocha à sa ceinture pour qu’elle ne gêne pas, puis pénétra dans la canalisation.

Il devait ramper sur le ventre pour progresser dans le boyau, se frayant un chemin à travers les immondices que l’eau n’avait pas emportées, respirant par la bouche pour ne pas être asphyxié par leurs effluves. L’humidité et les liquides de décomposition s’infiltraient à travers ses vêtements, lui provoquant des frissons sur tout le corps. Il parvint à l’extrémité de la canalisation qui faisait alors un coude et remontait vers la surface. Il bascula sur le dos et rampa dans cette position avant de réussir à s’asseoir. Il leva le regard et aperçut les barreaux d’une grille se détacher dans la pénombre. Tant bien que mal, il se mit debout, leva les bras et souleva la grille. Avec d’infinies précautions, il la fit glisser sans faire le moindre bruit, puis se hissa hors de la canalisation à la force des bras.

Assis sur le sol de l’office, puant et gluant, Idmeb respira avec plaisir un air qu’aucun miasme n’empoisonnait. Il ne s’accorda que quelques instants de repos et se leva rapidement. La lune se leva soudain de derrière les nuages et lui permit de distinguer la disposition des lieux. Après avoir retiré ses gants, il ouvrit la porte donnant sur la cuisine. La visibilité était moindre dans cette pièce, mais il n’alluma pas pour autant sa lanterne, craignant que sa lumière n’alerte un occupant de la demeure. Il ouvrit une porte donnant sur un couloir, et après avoir passé une nouvelle porte se retrouva enfin dans l’atelier. Le voleur n’avait maintenant plus le choix, il devait allumer sa lanterne s’il voulait mener ses recherches et mettre la main sur les clés.

À cette faible lueur, il commença par fouiller méthodiquement les tables de travail, tombant sur de nombreuses pièces intéressantes et de petite taille qu’il mit de côté pour les emporter avec lui après avoir trouvé les clés, qui restaient son objectif principal. Ne les ayant pas découvertes lors de ce premier examen, ce qui était loin de l’étonner, le voleur entreprit d’explorer les coffres et les armoires. Étant donné l’importance qu’avaient ces clés, Idmeb se doutait qu’elles étaient soigneusement rangées, et qu’il aurait ainsi bien plus de chance au cours de cette seconde fouille.

Il devait allier rapidité et discrétion. Dans un moment d’inattention, il fit tomber une fine coupe d’argent. Elle ne fit pas beaucoup de bruit en heurtant le parquet mais il resta tout de même immobile un certain temps, à l’affut du moindre mouvement à l’étage. Mais rien ne bougeait dans la demeure endormie, et il reprit son ouvrage.

Après de longues minutes de recherche infructueuses, Idmeb mit enfin la main sur les clés si convoitées. Il les fit disparaître dans la bourse à sa ceinture, puis y enfourna d’autres créations de l’orfèvre qui avaient attiré son attention ; s’il parvenait à vendre sa marchandise dans une autre ville, il serait à l’abri pour plusieurs années.

Connaissant le chemin à emprunter, le voleur revint rapidement dans l’office, et de là il redescendit dans les égouts. Le trajet de retour fut lui aussi rapide, et Idmeb déboucha dans le bassin inférieur du lavoir, soulagé que tout se soit bien passé. Il enleva ses bottes et les déposa dans l’anfractuosité de la pierre avec son baluchon, et sa bourse les rejoignit. Il remonta alors dans le bassin principal, où l’eau était pure, et nettoya ses vêtements et sa peau des immondices des égouts. Un tel comportement n’était pas très discret, mais il ne pouvait pas garder sur lui cette couche de déchets.

Une fois à peu près propre, il revint chercher ses affaires, et, enveloppé dans sa cape, il quitta la place du lavoir et le quartier des trois érables.

Deux jours plus tard, Idmeb attendait le chef des voleurs de la cité dans la taverne, à la même table que lors de leur précédente entrevue. Dans toute la ville l’atmosphère était fébrile, mélange d’excitation et d’angoisse, et de folles rumeurs courraient sur toutes les lèvres. Idmeb n’y avait pas vraiment prêté l’oreille puisqu’il prévoyait de quitter les lieux au plus vite, mais il ne pouvait s’empêcher de capter des bribes de conversation en attendant Denmar.

Il était question d’une révolte, de l’arrivée du roi, de la soumission du Conseil des trente, d’un suicide. Cela n’augurait rien de bon, et tout en se disant qu’il avait intérêt à prendre la poudre d’escampette rapidement, il ne pouvait s’empêcher de voir un lien entre ces informations et le vol qu’il avait perpétré.

Denmar arriva alors qu’il était plongé dans ces réflexions et s’assit en face de lui, un petit sourire flottant sur ses lèvres.

_ Je vois que tu as réussi ta mission, bravo !

Il fit signe à une serveuse et lui commanda une bière, puis reprit.

_ Tu m’as ramené ma part ?

Idmeb sortit de sa bourse un mouchoir sale et le tendit à Denmar. Celui-ci le déplia et observa le collier et les boucles d’oreille en or ornés de perles.

_ Tu as fait ton marché ? Après tout, rien ne te l’interdisait, et un peu d’argent en plus n’a jamais fait de mal à personne.

Il fit disparaître les bijoux dans sa poche et but une bonne gorgée de bière. Idmeb prit alors enfin la parole.

_ J’ai trempé dans quoi exactement ?

Le chef des voleurs s’agita sur sa chaise, manifestement mal à l’aise.

_ D’après toi ?

_ De ce que j’ai entendu, j’en conclus qu’il y a du lourd dans l’affaire, du très lourd, par exemple le roi, et je n’aime pas du tout.

_ Pas exactement.

Denmar renâclait visiblement à parler.

_ On va dire que le roi n’est qu’un prétexte. C’est une histoire de pouvoir interne au Conseil des trente. Lors de la révolte du mois dernier, des agents royaux ont été tués. Pour se faire pardonner, le chef du Conseil avait prévu d’offrir un cadeau au roi lors de son inspection, de lui remettre symboliquement les clés de la cité. Sauf que des luttes d’influence déchirent le Conseil…

Idmeb hocha lentement la tête, comprenant mieux les motifs ayant présidé au vol qu’il avait accompli.

_ Je suppose donc que c’est le chef du Conseil qui s’est suicidé, ce qui fait les affaires de son successeur…

_ On peut dire les choses de cette façon.

Le voleur repoussa la pinte qu’il n’avait pas terminée et se leva.

_ Je crois que je n’ai plus rien à faire ici.

Il paya sa consommation et sortit de la taverne, allant se perdre dans les rues de la ville basse. S’il bossait la plupart du temps en solitaire, loin de la guilde, c’était bien pour éviter toutes ces histoires de pouvoir, pourtant il s’était laissé entraîner dans celle-ci alors même qu’il avait senti le danger. Mais avec l’argent que valaient les clés et les autres babioles qu’il avait pris chez l’orfèvre, il avait de quoi s’acheter une petite maison et sortir du circuit. Là, au moins, il n’entendrait plus parler de politique.

Rédigé par Opale Ay'ny

Publié dans #Humains

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