Les perles noires

Publié le 27 Avril 2013

L’équinoxe et les marées de vives-eaux étaient passés et les risques de tempête étaient désormais très faibles. C’était le moment idéal pour partir en mer.

Les elfes attendaient cela depuis plusieurs jours et tout était prêt pour le départ ; la coque du bateau avait été grattée, les voiles reprisées et leurs lattes changées, et des provisions d’eau et de nourriture faites. Tout était prêt pour cette nouvelle saison de pêche aux perles.

Dès les premières lueurs du jour, une quinzaine d’elfes chargea le bateau, le tira sur les vagues et y grimpa, sous les yeux brillants du reste du clan. La capitaine prit place au gouvernail, les dix rameurs s’assirent sur les bancs et saisirent les avirons tandis que les quatre pêcheurs s’accoudaient à la proue pour profiter de ces moments de calme. Le soleil se levait dans leur dos et poudrait d’or et de rose la mer calme mouchetée par endroit d’écume alors que de nombreux fous de Bassan prirent leur envol des falaises de la rade et s’éloignèrent en un concert de cris. Les mouvements amples et puissants des rames conduisirent bientôt le bateau hors de la rade et sous le vent. Deux rameurs se levèrent de leur banc et hissèrent la voile, et l’embarcation prit de la vitesse.

L’ambiance était légère sur le bateau et les éclats de rire fusaient. Les quinze elfes se connaissaient très bien et prenaient la mer ensemble pour la pêche aux perles depuis des décennies. Plusieurs d’entre eux arboraient des cicatrices récoltées lors de précédentes campagnes, parfois un doigt en moins, et tous avaient perdu au moins un proche dans des tempêtes ou lors de plongées malheureuses. Ils avaient tous conscience des dangers de la pêche aux perles et restaient sur leurs gardes, mais cela ne les empêchait pas de profiter de tous les moments qu’ils passaient en mer.

Après un peu plus d’une heure de navigation, la capitaine conduisit le bateau jusqu’à un chapelet d’îles entourées par de forts courants. À cet endroit la mer était fraîche et riche, et les huîtres sauvages y étaient très nombreuses. L’équipage venait y pêcher assez régulièrement et connaissait bien les courants et les abris. Les rameurs rentrèrent les avirons puis affalèrent la voile, tandis que deux pêcheurs jetaient l’ancre.

La tension monta soudain dans le bateau tandis que les pêcheurs nattaient leurs cheveux puis se déshabillaient.

_ Remontez de belles huîtres mais ne restez pas en plongée plus longtemps que nécessaire, dit la capitaine d’une voix claire.

Les rameurs rajoutèrent des commentaires joyeux et des éclats de rire fusèrent. Les pêcheurs prirent alors leur besace en filet qu’ils passèrent en bandoulière et plongèrent dans l’eau fraîche et transparente. Les marins s’accoudèrent au bastingage pour les observer un instant disparaître sous les vagues. Ils s’assirent ensuite et sortirent divers objets qu’ils avaient emmenés pour s’occuper pendant les plongées, osselets, petits instruments de musique. Un des rameurs s’allongea de tout son long pour profiter du soleil tandis que la capitaine déroula une carte de la région et l’étudia attentivement.

Ils n’avaient plus qu’à attendre que les pêcheurs reviennent.

L’eau était fraîche, mais les quatre elfes le sentaient à peine. La tête hors de l’eau, battant des pieds, ils inspirèrent et expirèrent profondément à plusieurs reprises avant de prendre leur respiration et de plonger.

Le silence imposant de la mer les enveloppa alors que ses merveilles s’offraient à leurs yeux. Les rayons du soleil pénétraient dans l’eau et portaient des tâches de lumière sur les rochers et les êtres qui les peuplaient, algues, coraux, crustacés, coquillages ou poissons. Le ballet de ce monde se déroulait sous les yeux des elfes et ces derniers s’y intégraient parfaitement ; leurs mouvements souples et fluides accompagnaient ceux des algues et des poissons et ne les dérangeaient en rien.

La zone était très riche et les rochers tourmentés étaient recouverts de coraux et de coquillages, parmi lesquels les colonies de moules et d’huîtres dominaient largement. Les plongeurs nagèrent jusqu’aux colonies huîtrières et les examinèrent ; ils devaient trouver les huîtres les plus grosses, celles qui avaient le plus de chance de contenir des perles, tout ne prélevant qu’une faible part de la colonie. Les quatre elfes tirèrent leur couteau de leur ceinture et entreprirent de détacher les huîtres de la roche puis de les ranger dans leur besace. Leurs gestes étaient précis et économes et ils économisaient leur souffle. Ils remontèrent deux ou trois fois à la surface afin de reprendre leur souffle avant d’interrompre la plongée et de revenir sur le bateau ; ils avaient récolté suffisamment d’huîtres sur ce site de plongée.

Les quatre pêcheurs se hissèrent dans le bateau et déposèrent leur besace remplies d’huîtres. Les marins leur tendirent des capes de fourrure dans lesquels ils s’enveloppèrent pour se sécher ; le temps était encore frais et le vent soufflait suffisamment pour que les elfes le ressentent.

_ Alors, qu’est-ce que vous avez remonté ?

La capitaine était toujours impatiente de voir le résultat des plongées.

_ Tu vas nous laisser reprendre notre respiration, Yso’näm ?

Quelques rires s’élevèrent et la capitaine reconnut qu’elle pressait peut être un peu trop les quatre elfes.

Lorsqu’ils furent secs, les pêcheurs s’assirent en tailleur à la proue du bateau, leur besace près d’eux. Ils avaient pris leur couteau à huître dans leur balluchon et se mirent immédiatement à l’ouvrage. L’ancre empêchait que le bateau ne dérive, et tout l’équipage était donc rassemblé autour d’eux à les regarder faire, à espérer à chaque fois voir la brillance nacrée d’une perle entre les plis du corps de l’huître. Mais leur attente était souvent déçue ; même si les pêcheurs étaient doués, ils ne faisaient pas mouche à tous les coups. Pourtant, certaines huîtres contenaient ce trésor si précieux et la pêche se révélait plutôt fructueuse.

Alors qu’il ne restait que peu d’huîtres à ouvrir, le silence se fit sur le bateau. Dans les replis de la chair du coquillage brillaient sous les rayons du soleil plusieurs perles, dont deux noires. Un des rameurs rompit le silence d’un claquement sec de la langue.

_ Alors ça !

Les elfes avaient du mal à y croire. Les perles noires étaient les plus rares, les plus précieuses, et en trouver deux dans la même huître était vraiment exceptionnel. De plus, la superstition voulait que les perles noires aillent par quatre ; ils en trouveraient certainement d’autres au cours de leurs plongées.

Les elfes mirent quelques instants à revenir de leur étonnement, puis ils se mirent tous à parler à même temps, commentant cette trouvaille avec animation. Yso’näm ramena un peu de calme sur son bateau.

_ Si vous voulez trouver d’autres perles noires, il va falloir aller plonger ailleurs. Et si vous voulez profiter du jour avant que le soleil ne se couche, il faudrait se dépêcher de lever l’ancre !

Très rapidement les marins remontèrent l’ancre, hissèrent la voile et prirent les rames tandis que la capitaine tenait le gouvernail. Le bateau fila vers le prochain lieu de pêche.

Lorsque les elfes arrivèrent à destination, le ciel s’était couvert et un vent fort soufflait, agitant la mer. Les courants à cet endroit étaient déjà très forts, et ils décidèrent tous d’un commun accord d’aller s’abriter dans une crique et d’attendre que le temps revienne au beau pour plonger.

Ces conditions perdurèrent tout le reste de la journée et ne se calmèrent que lorsque le soleil disparaissait derrière l’horizon, frangeant d’or et de sang l’écume des vagues, dans un ciel d’incendie sans plus un seul nuage. Il n’était pas question de plonger avec si peu de lumière et les elfes se préparèrent à passer la nuit sur le bateau, sous le regard des étoiles et d’un fin croissant de lune.

Les elfes se réveillèrent au lever du soleil, la journée promettait d’être belle et la mer était calme. Ils levèrent l’ancre et le bateau rejoignit le site de plongée.

À cet endroit le relief sous-marin était très tourmenté et les poissons nombreux, d’espèces variées. Des requins nageaient régulièrement dans ces eaux et cette plongée était une des plus dangereuses de celles qu’ils feraient au cours de la saison ; c’était d’ailleurs une des raisons pour lesquelles ils étaient venus sur ce lieu aussi rapidement. La tension et l’attention seraient très fortes pendant cette plongée. Mais l’excitation était grande également car tous espéraient que les pêcheurs récolteraient de nouvelles perles noires.

Les pêcheurs se déshabillèrent, prirent leur besace et leur couteau, puis plongèrent. Les marins se postèrent à différents endroits du bateau, harpon à la main, afin de surveiller les alentours et prévenir une attaque éventuelle.

L’eau était un peu moins transparente dans cette zone qu’au cours de la première plongée et la visibilité des elfes était moindre, tout en restant bonne. Les rochers étaient nombreux, très découpés, et, pour cette raison, les colonies d’huîtres étaient assez dispersées. Les pêcheurs avaient donc dû se séparer et ils plongeaient chacun de leur côté, dans l’impossibilité de se surveiller les uns les autres ainsi qu’ils le faisaient ordinairement.

Au bout d’environ deux heures ils avaient exploré toute la zone et récolté un bon nombre d’huîtres. Ils décidèrent donc de remonter sur le bateau. Là, un des marins s’inquiéta.

_ Où est Seyor’nël ?

L’activité sur le bateau s’interrompit, la pêcheuse manquait à l’appel. Yso’näm reprit les choses en main.

_ Les guetteurs, quand est-ce que vous l’avez vue revenir à la surface pour respirer la dernière fois ? Et vous trois, est-ce que vous plongiez près d’elle ?

Ils ne discutèrent que quelques instants, mais il apparut que personne ne l’avait vue depuis de longues minutes et qu’elle aurait difficilement pu rester en apnée si longtemps. Les trois prêcheurs plongèrent de nouveau pour la chercher tandis que les marins revenaient à leur poster pour guetter tout signe à la surface de l’eau.

Seyor’nël obligeait son cœur à se calmer afin de rester en apnée le plus longtemps possible, elle ne devait pas se laisser gagner par l’excitation due aux perles noires. Des mouvements calmes et lents étaient le meilleur moyen pour y parvenir.

L’elfe détachait les huîtres des rochers avec des gestes précis et économes, et sa besace était maintenant bien remplie. Malgré tout elle plongea plus profondément en quête d’autres huîtres, plus vieilles, plus grosses, plus susceptibles de contenir des perles. Elle sentait la pression de l’eau sur ses tympans et le bruit des vagues n’était plus qu’un vague murmure. Elle était dans son élément et si concentrée sur ce qu’elle faisait qu’elle ne remarqua qu’à peine la brûlure qui naissait dans ses poumons. Elle aurait dû remonter à la surface pour reprendre sa respiration.

Alors qu’elle s’échinait sur une huître particulièrement résistance, son couteau lui échappa des mains et tomba quelques mètres plus bas devant une anfractuosité dans la roche. Elle nagea pour aller le récupérer mais ses mouvements dérangèrent l’être qui s’abritait dans ce creux. Elle n’eut même pas le temps de reconnaître le poisson électrique que la décharge la terrassa et qu’elle sombra dans l’inconscience.

Les plongeurs mirent de longs moments à retrouver Seyor’nël, et le soleil déclinait lorsqu’ils hissèrent son corps sur le bateau. Ils ne comprenaient pas comment une plongeuse de sa qualité avait pu se noyer par mer calme, mais le temps des questions viendrait plus tard. Ils la veilleraient toute la nuit puis retourneraient dans leur clan.

La saison de pêche était finie, les perles noires ne leur avaient pas porté chance.

Rédigé par Opale Ay'ny

Publié dans #Elfes

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