Retour à la nature

Publié le 20 Septembre 2013

Le village vivait au ralenti, les femmes ne chantaient pas en préparant la farine et la bière de racines, les hommes apprêtaient les animaux chassés la veille sans plaisanter, et les enfants avaient été envoyés jouer à l'écart. Rien ne devait venir perturber les dernières heures d'un des anciens du clan.

Celui-ci était allongé près du feu allumé au centre du village, une outre de bière et un ragout de poisson à portée de main. Cela faisait plusieurs jours qu'il passait de cette façon, à attendre une mort qu'il sentait roder autour de son âme mais qui ne venait toujours pas. Ses jambes étaient presque paralysées et il avait besoin d'aide pour marcher, ses yeux n'y voyaient pratiquement plus, et il éprouvait les plus grandes difficultés à respirer. Si la mort ne venait pas le prendre alors que c'était son heure, il demanderait au chaman du village une potion afin de s'endormir pour toujours. Les journées passaient si lentement, s'étiraient à l'infini dans les jeux de lumière, le soleil perçant à travers la canopée, l'éclat des insectes volant dans ses rayons. Et puis il y avait les bruits, le tissu des voix des enfants du feu et de la jungle qui le berçait, l'enserrait comme le filet d'écorce dans lequel la mère porte son enfant. Il se sentait déjà détaché de ce monde, insensible, indifférent à tout ce qui l'entourait. Il restait là à attendre, immobile, un léger sourire sur les lèvres. Il ne touchait même plus à la boisson et à la nourriture qu'on lui apportait, de plus en plus las d'attendre. Il buvait si peu que sa peau n'était plus protégée par la mince pellicule de mucus habituelle et commençait à sécher, à se tendre. Le soleil déclinait, et à l'inverse son envie de mourir grandissait plus encore ; il aurait voulu s'embraser dans la chaleur de l'astre et passer avec lui sous le monde pour ne jamais plus le revoir. Mais même cette envie ne pouvait battre la fatigue qui envahissait ses membres, qui pesait sur ses paupières, qui ralentissait ses pensées. Il voulait être libéré des pesanteurs de la vie.

Une des femmes du village s'approcha de l'ancien pour lui demander s'il avait besoin de quelque soit, mais sa peau était froide et sèche sous sa main. Elle chercha son pouls et comprit que son cœur ne battait plus. Elle se retourna alors vers les autres membres du clan dont certains commençaient à s'approcher d'elle, le visage fermé.

_ Son âme est partie.

Ses paroles coururent sur les lèvres, et rapidement tout le monde fut au courant. Le chaman se fraya un chemin jusqu'à elle et il se pencha sur le corps afin de s'assurer de sa mort. Il se redressa et s'adressa à la cantonade.

_ Tvan n'est plus. Son nom sur les peaux appartient au passé, il ne sera plus prononcé. Préparez son corps pour son retour à la nature.

Au milieu des lamentations et des chants des femmes, des hommes soulevèrent le corps de l'ancien et l'emportèrent

La vie avait repris son cours au village, et une atmosphère de fête flottait dans l'air. De grandes jarres d'une bière spéciale fermentaient au soleil, et la boisson serait à point pour les célébrations du soir. Les hommes avaient tué deux tatous la veille, et tout le clan ferait bombance dès la nuit tombée.

Dès que le soleil dépassa son zénith, tous les villageois se regroupèrent et le chaman les conduisit en dehors du village. Ils ne marchèrent pas très longtemps et s'arrêtèrent sur un geste du chaman. À quelques pas d'eux brillaient doucement dans les rares rayons du soleil traversant l'épaisseur de la canopée des os immaculés, lesquels reposaient sur un monticule qui semblait onduler.

_ Il est retourné à la nature, les fourmis ont pris leur dû !

Puis, avec d'infinies précautions, le chaman s'avança jusqu'à la fourmilière et récupéra un à un les ossements, en prenant garde à ne pas se faire mordre. Une fois qu'il les eut tous ramassés, il repartit vers le village, suivit par tout le clan.

Une fois rentrés, les hommes s'installèrent autour du feu et les femmes leur apportèrent à manger et à boire. Tous se servirent de la bière et le chaman prit la parole.

_ Son sang a été mélangé à la bière, il fait partie de nous tous, il restera pour toujours dans le clan.

Tous, hommes et femmes, lampèrent leur bière mêlée du sang de l'ancien, et la fête marquant le retour à l'équilibre du monde put enfin commencer.

Rédigé par Opale Ay'ny

Publié dans #Enfants du Feu

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