Sur le pont

Publié le 19 Septembre 2013

Colan était accoudé au parapet du pont de la lune rousse. Il avait de là une vue dégagée sur les quais du port de commerce d'Andé et son effervescence. De son poste d'observation, il vibrait avec les navires de commerce qui accostaient, déchargeaient, chargeaient et quittaient le port, avec les dockers, fourmis travaillant inlassablement jusqu'à la tombée de la nuit, avec les marins qui inspectaient et entretenaient leur navire. Il rêvait jour et nuit de cet univers, il désirait ardemment en faire partie, mais la guilde des nautoniers gérait toutes les embauches et privilégiait les proches de ses membres. Sa seule chance, c'était qu'un armateur décide de s'affranchir du monopole de la guilde et de composer lui-même son équipage ; cela arrivait environ une fois l'an, et c'était une occasion à ne pas manquer.

Le jeune homme était plongé dans ses pensées lorsqu'un de ses amis surgit dans son dos, percutant au passage une petite vieille qui vendait des sachets de fleurs séchées, et passa un bras autour de ses épaules.

_ T'as pas bientôt fini de rêver ? Tu sais qu'on a du boulot.

Colan repoussa le bras d'Elni en soupirant.

_ On est affectés à quel quartier aujourd'hui ?

Elni s'adossa au parapet, les bras croisés et les yeux rieurs.

_ Le marché aux poissons.

_ Heureusement que l'argent n'a pas d'odeur !

Les deux jeunes hommes éclatèrent de rire et disparurent au milieu de la foule qui se pressait sur le pont.

La matinée était à peine entamée, mais le marché aux poissons était déjà une ruche bourdonnante d'activité. Les eux au large d'Andé étaient riches et poissonneuses, tout comme celles de l'estuaire du Beldo, et les étals croulaient sous les poissons, d'eau douce comme d'eau de mer, les coquillages, les crustacés et les algues. Les chalands étaient également très nombreux, marchands et particuliers, et tous cherchaient les plus belles pièces, les meilleurs prix. Les pauvres de la ville viendraient plus tard, mendier les restes et les déchets, tout ce qui n'aurait pas été vendu, pour améliorer un peu l'ordinaire, voire ne pas mourir de faim. Quelques mendiants se glissaient malgré tout dans les allées du marché mais l'activité effrénée, les charrettes à bras ou tirées par des ânes, tout entravait l'exercice de leur art et ils battaient vite en retraite vers des quartiers plus calmes.

Colan et Elni passèrent une des portes du marché et l'odeur forte des produits de la mer ainsi que celle douceâtre de la vase assaillirent leurs narines. Ils riaient, se chamaillaient, commentaient les tenues des passants et les formes des passantes, examinaient les produits proposés, comme d'autres jeunes qui venaient passer le temps ici faute de mieux. Ils étaient une nuisance mineure dans les rouages bien huilés du marché et, plutôt que de les chasser, on préférait les ignorer. Cette situation leur convenait parfaitement, tout comme la presse qui était de plus en plus grande dans les allées ; leurs malheureuses victimes ne se rendaient compte de rien lorsqu'ils coupaient les cordons de leur bourse. Ils agissaient tout de même précautionneusement, ne coupant pas trop de bourses dans la même allée, ne volant que des personnes seules et non venues à plusieurs. Mais ils devaient avant tout se méfier de la police des poids et mesures qui, en plus de s'assurer de l'honnêteté des vendeurs, pouvait arrêter tout voleur exerçant dans l'enceinte des marchés.

Cela faisait maintenant une heure qu'ils arpentaient les ruelles du marché, et ils sentaient qu'il était bientôt temps de quitter les lieux. Les nombreuses bourses qui garnissaient leur musette le leur indiquait, mais aussi le trop grand nombre de voleurs qu'ils croisaient. Leurs vols ne pourraient plus passer longtemps inaperçus, et ils risquaient tous de se faire choper ; étonnement, ils préféraient que ce soit le sort d'autres qu'eux. Toutefois, Colan ne put s'empêcher de couper une dernière bourse avant qu'ils ne sortent du marché. Alors qu'il venait juste de trancher les cordons de son poignard et allait faire disparaître la bourse dans sa musette, une main solide s'abattit sur son épaule et une vois agréable s'éleva dans son dos.

_ Toi aussi tu fais ton marché ?

Elni réagit au quart de tour et détala comme un lapin, disparaissant entre les chalands. Deux soldats se lancèrent à sa poursuite et Colan les perdit vite de vue. Il finit par tourner légèrement la tête pour voir, qu'en plus de celui qui le tenait par l'épaule, un autre homme le surveillait, une lance à la main.

_ Tu vas nous suivre sans faire de problème, et peut être qu'on sera gentil avec toi.

Totalement incapable de parler, le jeune homme se laissa emmener docilement hors du marché.

Colan avait l'impression d'être une créature étrange que l'on montrait au peuple ; le soldat qui l'avait arrêté lui avait lié les mains dans le dos et semblait le promener en laisse à travers les rues animées d'Andé. Mais le monde lui parvenait comme à travers du brouillard, il voyait à peine les regards moqueurs qui l'accompagnaient et n'entendait pratiquement pas les quolibets voire les insultes qu'on lui lançait. Il réagit mollement quand quelqu'un lui lança du crottin, mais cela entraîna une réaction chez celui qui l'avait arrêté et il calma un peu le jeu, demandant à ce qu'on respecte la justice qui seule pouvait humilier les voleurs.

La rue était plus encombrée, la foule plus dense, et de nombreux cris se faisaient entendre, mais personne ne faisait plus attention à eux. Toute l’attention était tournée vers la place sur laquelle la rue débouchait. Jouant des épaules pour se frayer un chemin dans la marée humaine, le soldat s'avança, tirant toujours Colan derrière lui. Arrivée sur la place, il s'arrêta brutalement et le jeune homme lui rentra dedans. Ce choc lui fit reprendre ses esprits et il se décala de derrière le soldat pour voir ce qui l'avait fait s'arrêter. Sa mâchoire failli se décrocher.

Les passants formaient un cercle autour d'un homme qui parlait fort, faisait de grands gestes, et attirait l'attention. Mais celle-ci ne tardait pas à se détourner sur ce que l'homme avait amené avec lui : dans des cages étaient enfermés des animaux étranges, inconnus et que l'homme prétendait venus d'au-delà de la mer, des jungles du sud. Et Colan était si émerveillé par ce qu'il voyait qu'il n'aurait jamais mis la parole de l'homme en doute. Il y avait un très gros chat, au pelage d'ombre et de lumière, de nombreux oiseaux, de toutes les tailles et aux couleurs extravagantes, sans parler de la forme de leur bec, et d'autres animaux encore plus incongrus, tels des lézards géants ou des renards au long museau et sans oreilles. Mais rien n'égalait la créature que l'homme tenait en laisse. C'était la première fois que Colan en voyait une, mais il était sûr d'avoir sous les yeux un enfant du feu. Il n'était pas très grand, pas plus d'1m50, mais c'était encore ce qui était le moins étonnant chez lui ; sa peau était luisante et marbrée, dans des tons de feuilles mortes, comme celle des grenouilles, il n'avait pas le moindre poil sur le corps, de ce que Colan pouvait en voir, et ses mains ressemblaient plus à celle d'un batracien qu'à d'un humain, avec cette peau entre les doigts qui étaient comme aplatis à leur extrémité. Et pourtant, malgré cette apparence animale, certains disaient qu'ils étaient intelligents, comme pouvaient l'être les nains. Colan avait tout de même du mal à croire que ce puisse être vrai, mais cela ne l'empêchait pas d'être fasciné par l'enfant du feu.

Il ne put profiter du spectacle très longtemps car le soldat en avait visiblement assez vu et fendait de nouveau la foule en direction du siège de la police des poids et mesures.

Cela faisait plusieurs heures que Colan était enfermé dans un cachot, et la seule lumière, chiche, provenait d'un soupirail proche du plafond. Il était assis sur sur paillasse rongée par la vermine, attaché au mur par une chaîne reliée à un collier de fer qui pesait lourdement sur ses épaules, transi par l'humidité qui suintait des murs de pierre. Depuis qu'on l'avait jeté dans ce cachot il avait perdu la notion du temps, mais il savait que la nuit n'était pas encore tombée ; il craignait qu'on ne l'oublie ici. Le seul avantage qu'il voyait à sa situation, c'était que personne ne l'avait encore maltraité. Le soldat l'avait certes pris sur le fait et n'avait pas besoin d'aveux, mais il craignait la douleur, il craignait la torture, qu'on cherche par ce moyen à en savoir plus sur Elni, et il savait qu'il ne pourrait résister, qu'il dirait tout, juste pour échapper à la souffrance. Cette peur paralysait son esprit, l'empêchait de réfléchir et de se concentrer sur son environnement.

Ce fut donc pour lui une surprise d'entendre une clé tourner dans la serrure et la porte grincer sur ses gonds. La lumière d'une torche lui fit mal aux yeux et il leva une main pour s'en protéger.

_ T'as d'la visite.

Et cela ne semblait pas ravir le soldat. Il ficha la torche dans un mur du cachot, s'effaça pour laisser entrer le visiteur, puis sortit et ferma la porte.

Quand Colan se fut habitué à la lumière de la torche, il distingua enfin son visiteur. C'était un homme d'environ 30 ans, bien habillé et bien nourri. Sans manière, il s'assit à côté de lui sur sa paillasse.

_ Quel âge as-tu ?

_ 17 ans, je crois, seigneur.

_ Que serais-tu prêt à faire pour sortir d'ici ?

Colan resta interdit à cette question. Il avait l'impression qu'il s'agissait d'un piège, que c'était les hommes de la police des poids et mesures qui avaient organisé cette rencontre.

_ Pourquoi est-ce que vous me demandez ça ?

_ Si tu peux me servir à quelque chose, j'ai la possibilité de te faire sortir de ce cachot. Mais pour ça tu dois t'engager auprès de moi, devenir un de mes hommes.

_ Qu'est-ce que vous faites ? Et comment ça se fait que vous puissiez me faire sortir ?

_ J'ai reçu de la part du duc l'autorisation de monter mon équipage afin de commercer avec la jungle. Il m'a également donné la possibilité de recruter de petits voleurs et d'autres marginaux.

_ Vous ne vous moquez pas de moi ?! s'inquiéta Colan, car la perspective de sortir pour se retrouver sur le pont d'un navire et faire voile vers la jungle le transportait.

_ Pourquoi le ferais-je ?

_ Je ne sais pas. Mais pourquoi est-ce que vous me proposez ça ?

_ Tu es jeune et tu m'as l'air en bonne santé. Ce sont déjà deux raisons suffisantes. Et... je ne fais pas partie de la guilde des nautoniers, aucun marin expérimenté d'Andé ne voudra embarquer sur mon navire. Cela veut également dire que si tu t'engages auprès de moi, tu ne pourras recevoir aucun soutien de la part de la guilde, je serai ton seul recourt, la seule personne qui pourra t'aider.

Le silence tomba dans le cachot, seulement rompu par l'eau qui gouttait du plafond et le crachotement de la torche. Cette proposition était ce que Colan avait toujours souhaité, mais il n'avait jamais imaginé que cela pourrait réellement lui arriver. C'était un rêve, un très beau rêve, qui lui permettait de vivre chaque jour en s'imaginant que le suivant serait meilleur, mais jamais il n'aurait dû se réaliser. Pouvoir réaliser ce rêve le tétanisait.

_ Eh bien ! Que réponds-tu ? Si tu ne veux pas, je ne vais pas perdre plus de temps ici. Je trouverai d'autres marginaux prêts à s'engager avec moi.

L'homme se leva à moitié et Colan put enfin réagir, parler.

_ J'accepte ! Je veux venir avec vous sur votre navire. Je veux voir la jungle.

Sans un mot, l'homme alla à la porte et s'adressa au soldat par le judas.

_ Libère-le, il vient avec moi.

Colan était sorti de son cachot depuis quatre jours, et le navire de son nouveau maître cinglait hors de l'estuaire du Beldo, chargé de marchandises à vendre aux enfants du feu, en direction de la pleine mer et des côtes de la jungle. L'équipage était hétéroclite, des jeunes comme lui et des anciens, des criminels et d'anciens marins, mais tous avaient l'envie de voir le monde.

Le vent était fort et conduisait le navire vers le large sans qu'il soit nécessaire de manœuvrer, et Colan en profitait pour profiter de la vue, du bon air et de l'odeur iodé des vagues, accoudé au bastingage. Un vieux loup de mer sortit de sa retraite pour retrouver le plaisir de la navigation vint près de lui, sa trogne couturée de cicatrices se plissant en un grand sourire.

_ Prêt pour ta première traversée, gamin ? Tu vas voir, tu vas aimer ça, il n'y a rien de mieux pour la santé.

Colan acquiesça, mais il souriait de moins en moins. Les vagues battaient la coque du navire maintenant qu'ils se trouvaient loin du large, et elles lui battaient également l'estomac. Il se pencha soudainement par-dessus bord pour vomir alors que le vieux marin éclatait de rire, lui assénant quelques claques dans le dos.

_ Tu vas vite t'y faire, et tu ne voudras plus remettre le pied sur la terre ferme. Tu appartiens à la mer, maintenant. Toujours sur le pont.

Rédigé par Opale Ay'ny

Publié dans #Humains, #Enfants du Feu

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