L'épreuve du Feu

Publié le 29 Mars 2014

Les genoux plantés dans la terre mœlleuse, la chaleur du soleil irradiant sur son dos et sa nuque. Les mains caressant les tiges et les feuilles. La voix s'élevant et retombant au rythme d'une douce mélopée. Shual soignait les cultures de son jardin par ses gestes et par ses mots.

Chaque femme avait ses propres chants pour parler aux plantes, les faire croître, donner de belle racines, de beaux fruits, repousser les mauvaises herbes, qui se transmettaient de mère en fille. Les chants avaient également d'autres utilités, mais de celles-ci on ne parlait pas, ou seulement dans un murmure, et uniquement à des amies très proches. Les hommes, surtout, devaient tout en ignorer.

Le temps s'étirait à l'infini dans la solitude de son jardin, où ses seuls compagnons étaient les animaux de la forêt. Pas un enfant du Feu près d'elle pour lui parler, pour l'interrompre dans sa tâche. Les hommes avaient la chasse pour s'isoler, les femmes leur jardin. Jamais personne n'entrait dans un jardin sans que sa maîtresse n'ait auparavant donné son accord, et elle veillait jalousement sur son domaine. Pour Shual, et pour beaucoup d'autres filles du Feu, c'était l'endroit le plus sûr qui soit, un cocon, une réminiscence de l'œuf dans lequel les enfants du Feu se développaient.

Shual interrompit son activité pour boire de longues gorgées à sa gourde ; la végétation de son jardin n'était pas aussi dense que celle du reste de la forêt et le soleil desséchait le mucus protégeant sa peau. Elle avait ramassé une belle brassée de feuilles et devait maintenant déterrer de gros tubercules pour préparer la bière, mais elle n'était pas pressée. La journée était encore jeune, et elle avait du temps devant elle. Rester dans son jardin lui éviterait d'entendre les récriminations constantes de son compagnon et les regards noirs ainsi que les silences lourds de la mère de celui-ci. Elle reposa sa gourde puis se remit au travail.

De cris. Des cris provenant du jardin de Shual. Tukupi interrompit son geste et releva la tête. Il se passait quelque chose d'anormal, jamais des cris n'auraient dû venir troubler la quiétude des lieux. Mais ce n'était pas ses affaires, et son propre jardin avait grand besoin d'être désherbé pour qu'elle puisse y faire ses plantations. Elle se remit au travail avec application, s'efforçant de ne plus y penser.

Toutefois, son esprit restait en alerte, et ses oreilles à l'affût du moindre bruit inhabituel. Shual était après tout une fille du Feu, et de sa tribu, qui plus est ; Tukupi ne pouvait pas l'abandonner si elle était en danger.

Les mains terreuses, les bras ballants, Tukupi finit par se retrouver devant la haie entourant le jardin de Shual. Elle croyait entendre des gémissements lui parvenir de l'autre côté du rempart végétal, et elle ne savait que faire. Peut-être n'était-ce rien, après tout. Peut-être Shual était-elle avait un autre homme que son compagnon. Après tout, c'était son jardin, elle y faisait ce qu'elle voulait, et cela ne concernait en rien Tukupi. Mais la raison pour laquelle Tukupi hésitait le plus, c'était que pour savoir si Shual avait de problèmes, il lui fallait pénétrer dans son jardin. Formellement, aucune règle ne le lui interdisait, mais il s'agissait d'une interdiction profondément ancrée en elle, en toutes les filles du Feu, et elle ne voulait pas être la première à l'enfreindre. Car si elle le faisait, qu'est-ce qui empêcherait les autres femmes de faire pareil, d'envahir son intimité, de la priver de ses chants et de ses secrets ?

D'autres gémissements s'élevèrent, plus sonores cette fois, qui frissonnèrent le long de la colonne vertébrale de Tukupi. L'espace des jardins était sacré, mais elle ne pouvait pas laisser une sœur dans le besoin sans intervenir. Elle trouva la zone moins touffue de la haie qui marquait l'entrée du jardin et y pénétra.

Le spectacle qui s'offrit à ses yeux la laissa interdite. Tiges cassées, feuilles déchirées, le centre du jardin était dévasté, et au milieu de ce massacre se trouvait Shual, allongée sur le dos, le visage recouvert de sang, sa ceinture en fibres d'écorce arrachée. Une terreur glaciale s'enroula dans les entrailles de Tukupi, la paralysant. Quelqu'un, un homme, avait profané ce jardin, en avait altéré la pureté, et s'était attaqué à Shual. Plus de sécurité, plus de secrets. Un lieu aussi impersonnel que les huttes familiales. Mais elle ne pouvait rien faire pour Shual seule, elle ne pouvait pas l'aider, la relever, et la ramener chez elle ; elle avait besoin d'aide. La fille du Feu quitta le jardin et courut à toutes jambes vers le village.

La tête lui tournait et tout autour d'elle tanguait. Shual essayait de bouger, mais elle se sentait aussi faible qu'à sa sortie de l'œuf. Il y avait des bruits, ou peut-être des voix tout autour d'elle, et elle tentait de parler aux esprits ou aux enfants du Feu, de leur dire que son jardin avait été violé, qu'il fallait le brûler pour effacer cette souillure, mais elle n'y arrivait pas. Et la douleur qui habitait son corps, qui pulsait dans sa tête, dans ses bras, dans ses jambes, autour de son cloaque, qui allait, venait, s'unissait, se fragmentait. Elle ne devinait les contours de son corps que par les flots de douleur qui l'animaient. Sans oublier l'odeur. L'odeur du mucus de celui qui l'avait agressée qui restait accrochée à sa peau, à son propre mucus. Elle devait s'en débarasser, s'en purifier, avant de pouvoir à nouveau retourner dans son jardin.

Soudain, le monde lui sembla plus stable, et elle réalisa qu'elle était dans une hutte. La pénombre constante, l'odeur des herbes se consummant dans le feu, les paroles murmurées. Shual voulut se redresser, leur dire de la laisser partir, qu'elle avait des choses à faire, mais des mains fortes appuyaient sur ses épaules et ses genoux et la plaquaient au sol. La panique revint, elle cria et tenta de se débattre, mais elle était trop faible, et eux trop forts.

Les anciens étaient réunis autour du chamane, dans sa hutte, et tous regardaient Shual, allongée près du feu, que les deux hommes qui l'avaient ramenée au village maintenaient sur le sol. Entre ce que les deux fils du Feu leur avaient dit et l'état de Shual, il était facile de comprendre ce qui s'était passé, et ils avaient déjà pris leur décision. Le chamane prit la parole.

_ Une fille du Feu a été salie, elle doit être purifiée. Tout le monde est d'accord ?

Les six vieillards acquiescèrent d'un hochement de la tête. Le chamane se leva alors et s'approcha du foyer.

_ C'est par le Feu qu'elle est née, c'est par le Feu qu'elle doit être purifiée pour pouvoir renaître.

Il plongea la main dans les flammes, le mucus recouvrant sa peau le protégant contre leur morsure, et se saisit de braises. Il s'accroupit alors entre les cuisses de Shual que les deux hommes tenaient largement écartées et enfourna les braises dans son cloaque. L'odeur de chair brulée se mêla aux cris de Shual et aux grognements d'effort qui la tenaient, mais le chamane maintenait sa main ferment appuyée contre son cloaque, afin qu'aucune braise ne s'échappe. Il fallait que le Feu efface toute trace de sa souillure, qu'il n'en reste rien, afin qu'elle puisse retrouver sa place dans la tribu. Le mucus formait de petits ruisseaux dans le dos, sur le torse et sous les aisselles du chamane tandis qu'il luttait contre les mouvements de bassin déchaînés de Shual, mais il tenait bon. Enfin, il sentit la chaleur des braises craqueler la peau de sa paume. Il retira sa main et extirpa du cloaque débarassé de ses impuretés de Shual les morceaux de charbon encore rougeoyants. Il les remit dans le foyer avec précaution, afin de ne rien en perdre, puis se retourna vers les vieillards.

_ Elle a été purifiée par le Feu.

L'un d'eux se grattait l'intérieur de la cuisse, pensif.

_ Qu'est-ce qu'elle pleurait pendant le rituel ?

Le chamane haussa les épaules.

_ Elle parlait de son jardin, rien d'important. Ce qui compte c'est qu'on peut maintenant la rendre à la tribu.

Des mains brusques remirent Shual sur pied alors qu'elle pouvait à peine se tenir debout tant son entrejambe lui faisait mal, comme si on l'avait dépecée, et la conduisirent hors de la hutte. Elle sentit le poids des regards sur son corps nu, marqué, sa démarche chancelante, le sang sur son visage qui obstruait sa vision. Mais cela importait peu. Tant que personne ne saurait ce qui s'était réellement passé, que son jardin avait été violé, elle supporterait tout.

Ils arrivèrent à sa hutte et les deux hommes la confièrent à son compagnon qui la regarda à peine. Cela ne changeait pas de d'habitude, et elle se traina tant bien que mal jusqu'à son hamac dans lequel elle s'allongea.

_ Qu'est-ce qu'il s'est passé ?

La voix émergea du fond de la hutte, et la mère de son compagnon s'avança, son regard volant des deux hommes à Shual.

_ Il ne s'est rien passé, elle est pure.

Les lèvres pincées de la vieille femme montraient suffisamment bien sa désapprobation, et quand elle fixa Shual, cette dernière sentit la peur revenir avec la puissance de l'éclair. Elle savait tout, tout ce qui lui était arrivé, cela se lisait dans ses yeux. Tout était fichu.

Rédigé par Anaterya

Publié dans #Enfants du Feu

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